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La Maison Forte

Laurent Tixador

(artiste associé en résidence perpétuelle)

Eté 2020

Laurent Tixador est avant tout un bricoleur. Inventeur insatiable, il fabrique, récupère et transforme au gré des opportunités qui s’offrent à lui et en puisant dans son environnement immédiat. Chaque projet d’exposition est l’occasion pour lui d’interroger nos modes de vie ainsi que notre rapport à la consommation et à l’illusion d’une croissance infinie dans un monde aux ressources limitées. Avec ses performances, ses explorations, ses sculptures et ses installations immersives, il réalise des œuvres dans une grande économie de moyens…

Laurent Tixador est aujourd’hui artiste associé à La Maison forte.

Au croisement de quelques entrées thématiques de notre action, « DIY et nouveaux usages », « habiter une petite maison » et « Jardin poïétique, vers un jardin politique ? », nous invitons ce plasticien à venir créer/machiner « quelque chose » dans le cadre de l’événement JourJ#3 programmé le 21 mars 2020 ; une action-création-performance qui faciliterait d’autres relations à notre environnement.

Après quelques jours d’immersion, l’idée de Laurent Tixador a été d’une simplicité redoutable : construire des petites maisons, c’est faire avec le moins possible. Il choisit un point dans le parc du domaine et n’en sortira qu’après avoir construit sa petite maison, sans rien d’autre que ce qu’il peut trouver sur un rayon de 50 mètres. Là, il y a de la terre. L’idée folle est alors de construire, avec rien, une usine à briques pour fabriquer ses petites maisons. 

Surpris en pleine préparation du Jour J#3, Laurent choisit de poursuivre sa résidence à la Maison forte pendant les 10 semaines du premier confinement, avançant la réalisation de deux fours à briques sur le domaine. Un deuxième temps de résidence pendant l’été 2020 a permis leur transformation en usine automobile avec la production des premières briques à roulettes du monde... D’autres temps de résidence suivront tout au long de l’année 2021, pour développer un projet au long cours d’Usine à vocation non-apocalyptique. Voici le chantier auquel vous êtes invités. L’endroit où l’on apprend l’ambition de faire avec rien. 

 

L’usine à briques (printemps 2020)

Laurent Tixador rejoint la Fabrique Coopérative des Transitions avec une question simple : comment vivre dans une petite maison ? Comme à son habitude, l’artiste décale le sujet ou, plus précisément, le prend à la lettre. Pour vivre dans une petite maison, il faut d’abord la fabriquer. Une contrainte : l’usage le plus résilient possible de matériaux à portée de main, soit à 50 mètres au maximum. Ces maisons seront donc en terre, en briques et, pour les fabriquer, Laurent Tixador s’engage dans la construction d’une usine.

Son premier four est nommé Denain, car tout est référence dans ses procédés de fabrication, tout est politique. Denain, du nom des hauts fourneaux sidérurgiques de cette ville du nord de la France qui, après avoir fait la fierté d’une région, après avoir participé à une conscience ouvrière internationale se sont brutalement arrêtés en 1978, entrainant une casse industrielle, sociale et culturelle comme la France n’en n’avait encore jamais connu. Denain comme marque d’une conscience ouvrière abattue. Denain comme un monumental fantôme de terre qui émerge dans une obsolescence déjà programmée. 

Ce premier four qui permettra la production des briques nécessaires à la construction d’un second four plus ambitieux, Tourcoing.

Ces objets sortent lentement de terre et leurs chaufferies, qui montent à plus de 1200 degrés, font d’eux des foyers autour desquels on se réunit pour contempler ces monstres suant la terre et l’eau. On découvre alors une véritable Usine à visée non-apocalyptique (sic). La pluie, la chaleur emportera un jour cette monumentalité, c’est son destin, inscrit dans la masse. C’est le paradoxe aussi, la tension que produit sans cesse Laurent Tixador. L’écart qui forge librement l’éthique de chaque visiteur. Ces fours sont des sculptures monumentales, des objets organiques qui, quand on les observe, rappellent la magie de la révélation du papier photographique dans l’acide. La masse de l’usine n’est plus que vapeur, l’amer souvenir d’une civilisation disparue.

 

La machine à briques (printemps 2020)

Anti-stakhanoviste, Laurent Tixador est un productiviste dilettante. Son attention, il la préfère à rêver plus qu’à produire. Alors, rapidement, il laisse les choses à la nature ou les optimise. Cette fois, c’est la seconde option qui l’emporte avec l’invention de la machine à brique qui permet de passer d’une productivité de 3 à 46 briques à l’heure pour les meilleurs ouvriers bénévoles. Le geste aussi est plus ferme désormais, la qualité renforcée. Mais, inversion une fois encore, si l’enjeu est bien de produire plus, l’objectif premier du procédé est d’augmenter les temps de pause au travail. Le ‟terreur presseur” et ‟l’ajusteur décaillouteur” doivent arrêter la chaîne toutes les 10 briques. L’artiste est ingénieur des ressources humaines. Tirant sur sa sempiternelle pipe électronique, seule marque d’une quelconque dépendance chez lui, il observe, compose, ajuste un objet branlant et magnifique, technique et déglingué, ingénieux et ludique. 

 

La marguerite (printemps 2020)

Laurent Tixador est ce que l’on pourrait appeler un hyper actif. Pour lui, une journée de pluie frôle l’horreur du temps suspendu. Chaque élément de ses dispositifs appelle un nouvel objet à produire dans une suite infernale. Le cartel, tout comme la salle d’exposition, n’appartenant pas à son univers, la question se pose donc de savoir par quelle technique inscrire le nom de ses productions sur les pièces qu’il réalise ici. Par une journée de pluie, il découvre au fond de l’atelier une roulette de dentiste qu’il teste sur un os, puis sur un bout de buis jusqu’à aboutir à la marguerite, nom de code : le bit en bois. Une fois encore, comment repartir de rien pour une production hyper performante ? User du 0 et du 1 de l’informatique, des data centers et autres clouds pour produire d’autres signes, une autre typographie pour une écriture définitive et si fragile puisque désormais, pour faire récit, tout est à réinventer, à la lettre près. La marguerite est une forme simple, ronde et saillante qui, usée avec une certaine dextérité, reproduit dans la terre une typographie nouvelle. Ainsi, notre cloud d’argile est un ensemble de tablettes qui rappelle les prémices cunéiformes, l’origine des écritures. Cette technique raréfie les mots, leur donne un poids et dissout le bavardage. Plus que n’importe quel disque dur, cette écriture promet de résister à toute attaque du temps et autres nuages électromagnétiques. Ces pièces de terre cuite signalent, au fil des mois, l’ensemble du domaine et nous orientent là où l’artiste pose son regard. Malgré leur potentiel d’éternité, certaines ne résisteront pas aux maladresses du chat. La tablette « Oh bordel » est brisée et, dans ce récit, le vivant l’emporte résolument.

 

La brique à roulettes (été 2020)

La crise de la Covid 19 est sur le point d’abîmer durablement une civilisation. Tout le monde le pressent. Cette crainte, rapidement, Laurent Tixador la détourne encore. Cet «après-monde» que l’on nous promet n’ira ni aux artistes, ni aux maçons. Tout le monde le sait, quand le bâtiment ne va pas, rien ne va plus. Après une nuit agitée, l’artiste réunit le conseil d’administration de ses pensées pour décider unilatéralement de fermer l’usine à briques, de licencier le personnel qu’il n’a pas et de restructurer son projet industriel. Il ne le reconnaîtra sans doute jamais, mais son usine avait généré dans le temps une véritable dynamique anarchique de perruquiers - chacun détournant allégrement le temps de travail, les ressources et le matériel offert par l’artiste patronal pour réaliser qui sa boite à savon en terre cuite, qui sa boucle de ceinture, qui ses futurs cadeaux de Noël. Laurent Tixador a subverti son propre outil de production, il y met fin. En tout cas, c’est à l’annonce de la fermeture de son usine que l’on comprend la force de sa démarche et de son dispositif. Après une brève dans la rubrique « insolite » du journal Sud-Ouest, les internautes s’émeuvent par dizaines de la disparition de notre nouvelle fierté industrielle locale. L’usine à briques est fermée.

Court-circuit une nouvelle fois, hacking opportun, Laurent Tixador mute sa fabrique en usine automobile, nouvel eldorado que le monde d’après a décidé d’investir pour sauvegarder l’ancien. Désormais, notre plan de relance consistera à assembler des voitures à La Fabrique Coopérative des Transitions. Contre-moules, moules à pneus, machine de haute précision pour percer l’espace des essieux… La fin d’une épopée industrielle accouche d’un paradoxe de haute technologie en terre cuite. À la voiture électrique ou à hydrogène, l’ingénieur pousse le geste à l’absurde et propose une voiture en terre, lourde et légère, un objet fondamentalement immobile devenu roulant comme par évidence, une forme industrielle organique, se déplaçant à contre-sens et à tombeaux ouverts.

 

Les tuiles molles (printemps, été, automne 2021)

D’où vient cette nouvelle réalisation ? Pas certain que l’artiste le sache lui-même. À observer son usine, celles et ceux qui passent pour développer leur propre atelier, les perruquiers de tous acabits, on repère avoir désormais à faire à une ZIAD, Zone Industrielle À Défendre. Quoi qu’il en coûte ! Du jour au lendemain, le four « Denain », qui était voué à disparaître et à retourner à la terre, est sauvé. Certains parlent maintenant de transformer ce four en chaufferie d’un futur bain japonais. Les esprits s’échauffent quand Laurent Tixador arrive un matin sur le site industriel et nous annonce le lancement de « la tuile molle ». Plaque de terre longuement laminée, posée sur le four, sculptée, séchée à l’air libre, numérotée, photographiée, démontée, cuite et fixée, la tuile molle offre, au lever du soleil, le mirage d’un four animal, carapacé, encore en sommeil. Innocent pangolin, cet objet sériel à forme unique, vient d’être inventé. La tuile molle fait d’un bâtiment une œuvre d’art unique par sa capacité à fixer la fragile révélation préalable des mouvements de l’usine. Au façadisme multidimensionnel sans terre et sans récit d’une Zaha Hadid ou d’un Franck Gerry, Tixador oppose des bâtiments aux formes monstrueusement organiques, en jouant des mêmes codes, mais sans la froideur des logiciels 3D et le caractère hors-sol. Sous ses façades aux formes uniques, la structure reste vivante et plus émouvante encore. Surface de réemploi aussi, on retrouve là des perruques abandonnées : « Pangolin, pangolino », « plus d’Indiens moins de cowboys », « Macron démission », « NCC-1701 » du nom de l’immatriculation de l’USS Entreprise de Star Treck… Chez Laurent Tixador, rien ne se perd et c’est la condition d’une résiliente productivité.