Aujourd’hui, la transmission et la formation sont, la plupart du temps, aux mains d’institutions lourdes et complexes, d’enseignants hyperspécialisés, connaissant peu les autres modalités de travail. Les élèves et étudiants, eux-mêmes cantonnés à un espace d’apprentissage bien délimité, sont réduits au statut d’apprenants. Plus encore, dans un département comme le Lot-et-Garonne, il existe assez peu de liens entre la vie du territoire, l’engagement social et les espaces d’apprentissage. Comment alors inventer des zones de contact, des moyens de rencontre, d’ouverture et d’échanges entre l’école et les autres acteurs de la société ? Comment créer des « écotones » féconds ?
Dans un paysage, un écotone est une lisière entre deux écosystèmes. La ripisylve, par exemple, est l’écotone qui lie la rivière aux prairies ou à la forêt qui la bordent. Ces espaces, particulièrement riches en biodiversité, conduisent à une grande créativité dans les comportements adoptés par les différentes espèces qui y vivent et s’y croisent. C’est le pari d’un tel enrichissement possible que fait La Maison forte en ouvrant ses portes aux jeunes du territoire, en s’associant à différents lieux de formation, à des acteurs psycho-sociaux de l’accompagnement des jeunes, à des associations citoyennes, à des professionnels engagés…1 Car, pour nous, réinventer la transmission commence par la revitalisation de ces liens entre acteurs dont les jeunes eux-mêmes font partie. Ces écotones font de la transmission un enjeu partagé, au cœur de la transformation sociale et écologique que nous avons à vivre. Les jeunes en sont des acteurs essentiels : il nous faut les prendre au sérieux, encourager leurs initiatives et en faire des alliés.
Après deux années d’expérimentation, La Maison forte a déjà mobilisé un grand nombre de partenaires ; cette mobilisation a révélé tout le travail nécessaire à l’entre-connaissance et à l’acculturation entre acteurs associatifs, scientifiques, politiques, de l’entreprise et des lieux de formation : les rythmes, les contraintes, le langage ne sont pas les mêmes. Pourtant, le souci de produire, travailler et transmettre autrement est partagé, soutenu par le constat commun de l’urgence qu’il y a à décloisonner les espaces et les pratiques, de l’urgence à coopérer.
L'école ETRE de Lot-et-Garonne
L’école, en crise, s’alarme du décrochage scolaire croissant, qui touche même les élèves les plus « scolaires ». L’hôpital, en crise, appelle à l’aide face à l’explosion de demandes de suivis psychiatriques de jeunes gens, très jeunes gens. Et l’État, les fondations, les associations lancent des campagnes de prévention autour de la santé mentale et encouragent l’insertion professionnelle…
Qui sont ces jeunes qui « décrochent » et pourquoi vont-ils si mal ? C’est avec ces questions que l’Ecole de la Transition Ecologique (ETRE) – créée à Toulouse il y a quelques années déjà, implantée en Lot-et-Garonne, à La Maison forte, il y a deux ans – fonde sa pratique et trouve sa raison d’être. Mais, à bien y regarder, les jeunes qui « décrochent » du système scolaire, du système social et professionnel dans lequel nous avons tous et toutes été éduqué.es, conformé.es – dressé.es ? – signent par-là un acte de refus : refus de jouer le jeu et de subir davantage la pression scolaire compétitive, accrue par les outils numériques de sélection comme Parcours Sup’ ; refus de se former à des métiers qui n’ont pas de sens et contribuent à détruire le milieu de vie que nous partageons avec d’autres vivants et non vivants, dont ces jeunes voient encore la beauté et l’importance ; refus d’encaisser à eux seuls le choc du décrochage massif de leurs enseignants, de leurs parents, de leurs dirigeants…
Témoignages de jeunes passés par l'Ecole ÊtreQuelle étrange époque où l’on tarde de plus en plus à reconnaître la capacité d’initiative et les responsabilités que peuvent prendre les jeunes, tout en affirmant haut et fort que ce sont les nouvelles générations qui sauront redresser la barre du navire qui nous a conduits et nous conduit encore à grande vitesse dans une crise écologique, sociale, culturelle et politique. Alors oui, les « jeunes » de cette « nouvelle génération » disjonctent face à cette contradiction qui les cloue dans une forme d’impuissance. Oui, l’issue de secours est l’abandon, le « décrochage », qui peut aller jusqu’à la tentative de suicide ou à la violence : échapper à ce monde, ou du moins à ce qu’ils en vivent. Cet acte de refus est posé – et subi – dans la détresse, le doute, l’angoisse, la souffrance. La sortie se fait dans la prise de risque, l’addiction ou la révolte désordonnée parfois.
Que pouvons-nous proposer et comment allons-nous coopérer avec ces garçons et ces filles qui pourtant cherchent coûte que coûte à se remettre en marche, à trouver une place, à aller bien ? Se mettre à travailler ? (L’insertion professionnelle est si souvent une réponse spontanée et inajustée au décrochage scolaire). D’accord, travailler, mais pas n’importe quel travail et pas dans n’importe quelles conditions. Prendre le temps de découvrir des métiers qui ont du sens – qui touchent au soin de la vie sous toutes ses formes, qui répondent aux besoins essentiels de bien se nourrir et respirer, de bien se loger, de pouvoir élever son esprit et développer ses aptitudes, de créer du beau. N’est-ce pas à cela qu’appelle la « transition écologique » qui rime avec ETRE et non avec AVOIR ou même FAIRE, dans les Ecoles de la TRansition Ecologique – ETRE ?
Et avant même d’apprendre à travailler, apprendre à être ensemble – tant de ces jeunes ont une soif terrible de liens ; apprendre à être bien avec soi-même quand on ne peut plus se supporter, à retrouver la confiance, le mouvement libre, le désir qui peut conduire toute une existence.
Ce ne sont pas les jeunes qui viennent à nous et entrent dans un nouveau « cadre », un nouveau « dispositif » ou « système ». C’est nous qui allons là où ils nous attendent et nous convoquent même. Alors, on se laisse surprendre par les discussions hautement philosophiques qu’ils ont entre eux, par les questions existentielles qu’ils tentent de démêler. On se laisse épater par leurs compétences, acquises parfois de manière totalement autodidacte. On se laisse embarquer par leur folle énergie et créativité. On rit avec elles et eux de leur humour et de leur maladresse hésitante. On pleure parfois ou bien l’on se révolte avec ces jeunes à cause de ce qu’ils ont dû traverser, éprouver, et dont ils se relèvent difficilement ou auquel ils doivent encore faire face. On EST avec elles et eux, pour avancer, pour apprendre ensemble.
Qui est ce « on » qui vit et fait vivre l’école ETRE avec ces jeunes ? Ni psychologue, ni éducateur ou éducatrice, ni enseignant, enseignante. Mais quelques personnes qui accompagnent au long cours, avec leur expérience et leur coeur – Lucas, Mathieu, Marion, une foule d’intervenant.es qui viennent partager leurs compétences aussi bien techniques (dans les domaines de l’agriculture, de l’artisanat, de la construction, de la culture) qu’artistiques (danse, musique, dessin…), toute l’équipe de La Maison forte (animaux compris) qui accueille ces jeunes dans une véritable maison – un lieu de vie et de convivialité, et puis encore des voisins, voisines et amis, amies des alentours qui hébergent et soutiennent ces jeunes avec nous.
Quant à ce « système » en multi-crises, si nous ne sommes pas en mesure de le révolutionner, nous pouvons contribuer à prendre soin des personnes qui s’y trouvent prises : accueillir et dialoguer avec les familles, travailler avec les partenaires qui contribuent, là où ils sont, à cet accompagnement des jeunes – enseignant.es, éducateur.ices, psychologues, infirmier.ères, conseiller.ères de la Mission locale, etc. Les nouvelles générations ne sont pas seules à vivre ce que nous avons à vivre ensemble.