Issue des Ateliers Populaires du printemps 2025, cette entretien questionne la pertinence de se tourner vers la science dans un monde en crise. Avec Anne Rumin, chercheuse en science politique, docteure associée au CEVIPOF et compagnonne de la Maison Forte.
Cela fait quelques temps que nous nous intéressons aux liens entre sciences et société. Mais nous nous demandons parfois, dans un monde aussi abîmé que le nôtre, est-ce que cela a encore du sens de travailler sur cette thématique ?
Anne Rumin : Il est vrai que face aux guerres et face aux urgences sociales et écologiques, le sujet pourrait paraître secondaire. Mais les désastres auxquels nous assistons témoignent d’une crise de sens généralisée dans laquelle on peine à dessiner un monde commun. Or, c’est justement l’une des finalités des activités scientifiques que de produire du sens, et donc du commun. Plus encore, il n’est pas anodin que la montée des autoritarismes aille de pair avec une multiplication des attaques contre les sciences : il y a peut-être quelque chose d’émancipateur dans l’activité scientifique. Interroger la relation entre les acteurs scientifiques et la société civile me semble donc toujours pertinent.
Cette relation paraît justement peu apaisée, notamment depuis la pandémie de Covid-19 qui a alimenté de nombreux doutes envers les acteurs scientifiques et médicaux. Alors, pouvons-nous faire confiance à la science ?
A. R. : Pour espérer vous répondre, il faut commencer par comprendre ce qu’on entend par « faire confiance » et, ensuite, définir plus précisément ce qu’on appelle « la science » et quel groupe social vous désignez avec le pronom « nous » dans la question « pouvons-nous faire confiance à la science ». D’abord, cette question suggère une posture active de la part de celui qui fait confiance : la confiance n’est pas déjà et toujours là, elle se fait, elle doit se construire. Or, la capacité des individus à faire confiance à la science va dépendre d’éléments très concrets : avoir accès ou non à l’information, bénéficier ou non d’une éducation scientifique et d’un environnement qui valorise une curiosité à son égard, et ainsi de suite. On peut donc se demander si nous disposons toutes et tous des mêmes moyens concrets pour faire confiance à la science. Ensuite, la notion de confiance suggère l’existence d’une relation exigeante entre au moins deux entités : faire confiance, c’est placer son espérance en quelqu’un, voire avoir des attentes envers cette personne. Toute la question est donc de savoir si nous espérons quelque chose de la science, si nous avons des attentes envers elle, et si oui lesquelles. Mais reste donc à définir « la science » et à caractériser ce « nous ».
Pour le dictionnaire Larousse, la science désigne « un ensemble cohérent de connaissances relatives à certaines catégories de faits, d’objets ou phénomènes obéissant à des lois et/ou vérifiés par les méthodes expérimentales ». Cette définition souligne donc le caractère particulièrement fiable, objectif, voire universel des savoirs produits par la science.
A. R. : Oui. Mais en même temps, ces lois scientifiques et méthodes expérimentales ont été concrètement élaborées dans des contextes très précis. Elles dépendent de chercheurs qui émettent des hypothèses en partie subjectives, parfois liées à leur ancrage social, leur genre, etc. Ces productions scientifiques dépendent aussi d’institutions, de laboratoires, d’avancées techniques, bref, d’un ensemble de dispositifs qui évoluent constamment. Donc tout de suite, la science semble bien moins universelle et moins nécessairement objective. Plus encore, nous ne sommes pas face à la science, mais face à des sciences, différentes disciplines, différents états des sciences, et différentes manières de produire des savoirs scientifiques. Reste la question du « nous » : est-ce qu’il s’agit seulement d’interroger la relation entre l’ensemble des acteurs non-scientifiques et les activités scientifiques ? Ou est-ce qu’on interroge un groupe social en particulier, comme des groupes minorisés ? Parce qu’on voit bien que poser la question « pouvons-nous faire confiance à la science ? » ou, par exemple, « pouvons-nous, nous femmes, faire confiance à la science ? », ce n’est pas tout à fait la même chose. Voilà qui suggère que nous ne sommes pas toutes et tous concerné·es par la science de la même manière.
Vous soulignez donc une pluralité de relations entre des activités scientifiques multiples et des groupes sociaux hétérogènes. Mais est-ce que les sciences ne doivent pas justement permettre d’unifier ces différents groupes autour d’un même savoir ? Ce qui légitimerait le fait de lui faire confiance ?
A. R. : Si, tout à fait, mais nous allons voir que cette vision des sciences peut aussi avoir des limites. Dans Apprendre à bien parler des sciences, Isabelle Stengers met dos à dos deux conceptions des activités scientifiques. Selon une première approche, la science serait parfaitement autonome, dans le sens où les citoyens n’agiraient pas sur les questions que se posent les chercheurs, sur les finalités de leurs recherches et sur les moyens de leurs recherches, qui ne devraient pas être orientées par des intérêts autres que scientifiques. Par contre, la science, elle, agirait sur la société, en l’unifiant autour de savoirs prétendument universels et objectifs, et en profitant parfois à son amélioration, presque accidentellement, via ses « trouvailles ». Dès lors, on pourrait effectivement accorder une confiance aveugle à la science. Le problème de cette approche, c’est l’essentialisation ; c’est penser que la science serait intrinsèquement bonne, qu’elle profiterait toujours et nécessairement à la société, et donc « passez votre chemin, il n’y a rien à voir ». Cette essentialisation peut contribuer à mettre les citoyens à distance des activités scientifiques, à déléguer le pouvoir politique à de seuls experts, voire à laisser penser que la science pourrait absolument tout expliquer – et on arrive là vers des formes de religions de la science, des scientismes.
D’ailleurs, on peut parfois avoir le sentiment que les sciences servent moins l’amélioration de la société que des intérêts industriels et économiques... Ce qui remet en question l’idée d’une science autonome.
A. R. : C’est vrai que les sciences auront largement profité au développement du productivisme et du capitalisme, avec des conséquences désastreuses sur l’environnement et sur certaines populations. De la même manière, les sciences auront contribué à créer « scientifiquement » des groupes à opprimer – je pense aux théorisations du racisme et à l’usage des sciences dans la colonisation, par exemple. Tout ceci est parfaitement juste, mais là encore, le danger est l’essentialisation. C’est la deuxième position qu’Isabelle Stengers expose dans son livre : la science serait intrinsèquement mauvaise, corrompue, ne profitant qu’à certains groupes au détriment des autres, et ce en tout temps, quoi qu’il arrive. Une telle approche, encourageant une méfiance de principe envers les sciences, va alimenter la diffusion des contre-vérités, va mener à relativiser tous les savoirs, à entretenir une confusion entre savoir scientifique et opinion – qui ne concerne que soi et ne vaut que pour soi, sans ouvrir de dimension collective. Et là, en effet, on risque de ne plus trouver de monde commun, de ne plus savoir sur quoi s’appuyer pour discuter, pour s’organiser politiquement. Dès lors, le risque devient démocratique.
Donc d’un côté, la science est présentée comme naturellement bonne et on lui fait une confiance aveugle, de l’autre, la science est perçue comme intrinsèquement mauvaise et on doit s'en méfier. Et en réalité, ces deux positions constituent les deux faces d’une même pièce de monnaie, puisqu’on est toujours face à une essentialisation des activités scientifiques qui vient finalement couper le dialogue entre scientifiques et citoyens et citoyennes. Comment éviter ce piège ?
A. R. : De nombreuses pistes ont déjà été explorées ! Pour éviter de fantasmer l’universalité et l’objectivité des savoirs scientifiques, on peut par exemple explorer des épistémologies féministes, comme le propose Donna Haraway. Plus concrètement, Isabelle Stengers appelle de ses vœux une « intelligence publique des sciences », reposant sur un « amatorat distribué » : des citoyens et citoyennes s’emparent d’une question en partie scientifique, comme les OGM, pour acquérir à son sujet une forme d’expertise. Ils et elles pourront ensuite faire valoir leurs connaissances et savoirs expérientiels sur le sujet, affirmer que celui-ci les concerne bel et bien, pour adresser des questions et demandes précises aux scientifiques. D’ailleurs, plusieurs initiatives de recherche-action ou de recherches participatives tendent déjà dans cette direction, avec plus ou moins de succès. Quoi qu’il en soit, dans ce cas de figure, il n’y a ni confiance aveugle ni méfiance de principe, mais ce que Bernadette Bensaude-Vincent et Gabriel Dorthe appelleront une relation de « défiance », dans le sens où les acteurs scientifiques sont mis au défi de répondre aux questions des citoyens et citoyennes, dans une forme de saine émulation. Ces propositions sont intéressantes parce qu’elles appellent à la constitution d’un véritable public des sciences.
Un public des sciences, un peu comme quand on va au théâtre ? Idéalement, personne ne joue une pièce de théâtre pour une somme d’individus passifs, pour une masse de consommateurs. Non, on attend du public qu’il soit actif, engagé dans la construction du sens de ce à quoi il assiste.
A. R. Oui ! C’est à cela que devrait ressembler un public des sciences : des groupes concernés par un sujet, mettant les scientifiques au défi d’intégrer dans leurs recherches leurs savoirs, leurs questions, leurs demandes, pour participer activement à la production des savoirs.