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La Maison Forte

Zoé Riolet et Asja Nadjar

Une lecture des usages des lieux par l’observation des interactions et de leurs traces infinies

Du mardi 1er au mercredi 30 septembre 2020

À la lecture des candidatures reçues pour les résidences de La Maison forte, il semble que la notion d’habiter occupe une place importante dans le travail des artistes et chercheurs qui nous rejoignent. On y retrouve bien évidemment des questions autour du bâtiment (à l’origine d’une large part de notre bilan carbone) mais, plus encore, des questions liées au territoire, à ses usages, aux liens et à la mémoire. Faire territoire donc, comme la reprise en main d’une construction sociale et de nos imaginaires.

C’est un peu dans cette perspective que s’inscrivent Zoé Riolet, architecte, et Asja Nadjar, comédienne et metteur en scène. Elles candidatent avec un projet qui nous inspire : ne pas savoir, ne rien anticiper et faire avec. Construire comme l’on déconstruit. Par la rencontre du théâtre et de l’architecture, elles déposent une construction en n’agissant pas, mais en observant le mouvement, le passage des habitants. Du « paysage de nos faits et gestes », émerge un tracé filaire multiple qui finit par traduire l’usage que nous avons du site, le rendant lisible et plus encore, dessinant le fonctionnement de nos sociabilités. Avec cette architecture immatérielle, elles agissent sur nos imaginaires plus que sur la pierre. En détricotant l’usage du lieu, elles s’inscrivent dans une occupation douce de l’environnement qui questionne les interactions, l’usage social et symbolique des lieux.
 Leur protocole d’intervention colle parfaitement à leur sujet, agir par transparence et par effacement. Nous ne les verrons pas travailler jusqu’au jour d’un rendu inattendu. Convoqués un dimanche au milieu de la cour, les habitants de La Maison forte y découvrent une invitation à entrer dans le hall. Là, posée, les attends une carte de la pièce dans laquelle ils se trouvent et sur laquelle figurent les déplacements habituels des usagers du lieu. Marlon et Gaïa, les chats de la maison, ont aussi laissé leur trace dans chacune des pièces, comme les vivants humains. Pour eux, il semble que cette révélation soit moins étonnante que pour les autres - leurs déplacements dans l’espace sont déjà conduits par la trace ultra-violette de leurs phéromones. À cet instant, nous sommes donc tous animaux, à égalité. Au plafond, les mêmes déplacements matérialisés sous forme de fils tendus tracent la direction d’un parcours que nous allons suivre de pièce en pièce. Dès le « salon jaune », on entend des bruits provenant du fond de la cuisine voisine. Ce qui ressemble à une femme gentiment décalée déboule alors au centre de la pièce. Habillée d’un rideau, on ne sait pas à quel siècle elle appartient. Totalement incohérents, ses propos raisonnent pourtant en chacun de nous. Ses gestes, ses expressions, qui est-elle ? Elle est nous, assurément. Elle nous réunit comme ces fils au plafond qui se rejoindront plus loin, au-dessus de la porte de la cage d’escalier. Passés ce seuil, l’étrange femme se dévoile enfin dans un halo de lumière rose. Cette douce folle est en fait un fantôme qui nous observe et se révèle : Thérèse de Gironde. Seconde épouse de Jean-Jacques III de Melet, propriétaire du château de Monbalen, elle traverse le 18e siècle et laisse dix enfants. Au gré des correspondances entre le père et les enfants, on comprend sa place omniprésente dans la maison, dans l’histoire du lieu. Elle n’est pourtant jamais nommée. Quelle place ont donc les femmes dans la construction de ce domaine ? Qu’est-ce qui fait construction d’un territoire ? Comment sommes-nous tous de passage ? Peut-être sommes-nous simplement dépositaires d’une histoire qui ne nous appartient pas, que l’on traverse simplement. Une humble histoire de mouvements et de passages plus que de constructions…

Par leur regard, plus que par ce qui ne ressemble pas encore à un protocole, Zoé et Asja interrogent la manière dont on traverse un territoire au-delà de sa dimension physique et de l’empreinte matérielle qu’on y laisse. En révélant la place occupée par ses usagers dans la mémoire et dans l’immatérialité d’un lieu, elles nous permettent de l’habiter en conscience pour le traverser autrement, tout simplement.