La Maison Forte

« Transmettre, ce n’est pas seulement faire connaître, c’est aussi faire admettre des savoirs qui ont un impact sur les décisions que nous prenons »

Les dynamiques de production des savoirs sont soumises à d’importants bouleversements. Questionner la façon dont nous élaborons et partageons des connaissances semble ainsi nécessaire pour reconstruire un cadre démocratique permettant la délibération politique. Les sciences participent activement à la fragmentation des savoirs : Jérôme Santolini, chercheur en biochimie, membre de Scientifiques en rébellion, témoigne.

Vous êtes impliqué aujourd’hui dans diffé­rentes associations et mouvements de scientifiques qui s’engagent pour la transmission de savoirs directement liés à des problématiques environnementales et de santé publique. Qu’est-ce qui vous a conduit à un tel engagement ?

Jérôme Santolini : Je n’ai pas été tout de suite engagé de cette façon et c’est un élément déclencheur, un accident de la vie, qui m’a poussé à sortir du laboratoire — je suis biochimiste — à descendre de la tour d’ivoire qu’est souvent le monde de la recherche… Cet accident, c’est la mort de mon fils, il y a vingt ans. Ce fût un choc très douloureux qui m’a conduit à me poser de nombreuses questions sur le sens de ce que je faisais, sur les savoirs que je produisais et leur lien avec la société. Je me suis d’abord tourné vers la philosophie des sciences et les sciences sociales, mais j’ai retrouvé les mêmes limites dans ces disciplines qui n’étaient pas forcément plus ouvertes ni plus réflexives que celles de ma communauté scientifique. Je me pose encore ces questions liées à la place et au rôle du scientifique au sein de la société et son rapport au monde politique : quelles connaissances les scientifiques peuvent-ils produire et transmettre, pour qui, pour quoi et comment ?

C’est pour répondre à ce genre de questions que je me suis engagé au sein d’associations comme Sciences citoyennes, une association qui a joué un rôle précurseur sur les questions de démocratisation des savoirs et des espaces de connaissance. Mais avant cela, c’est en tant que père de deux enfants mangeant à la cantine que j’ai été interpellé quand j’ai appris que les repas scolaires étaient cuits, stockés, réchauffés et servis dans du plastique et de ce fait exposés à de très nombreux produits toxiques, cancérigènes ou perturbateurs endocriniens. En tant que chimiste, j’avais une conscience aiguë des dangers des plastiques que les enfants ingéraient et je me suis senti obligé de réagir. Avec plusieurs autres parents, nous avons réussi en mode Blitzkrieg à faire interdire tous les plastiques de la restauration collective pour enfants, de la crèche jusqu’à l’université, comme à l’hôpital. Cette interdiction entrera en vigueur l’an prochain ! C’est une victoire qui m’a montré que face à ce genre de scandales, il était possible d’agir, de faire quelque chose. Et que des scientifiques, comme moi, lorsqu’ils s’impliquent, prennent la parole et construisent des plaidoyers en s’appuyant sur des savoirs établis peuvent changer le monde.

Mais vous avez aussi vécu des échecs et cette transmission des savoirs scientifiques ne suffit pas toujours…

J. S. : Oui, et cet échec, je l’ai rencontré dans mon propre champ d’expertise en plus ! La deuxième fois que j’ai été percuté par une question de santé publique, c’était à propos du nitrite qu’on met dans le jambon, au titre de conservateur. À mes yeux, c’est complètement insensé puisque dans mon laboratoire, le nitrite est dans une armoire fermée à clé pour éviter que des gens l’utilisent pour se suicider. Je me suis donc mobilisé et j’ai fait partie d’un groupe d'experts de l’ANSES (l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), agence qui est censée protéger le consommateur des risques sanitaires et la nature des risques écologiques. Alors même qu’il y avait un consensus scientifique sur le caractère cancérigène des additifs nitrés et que toutes les parties prenantes reconnaissaient les enjeux sanitaires (entre 1000 et 3000 morts par an en France de cancer colorectal), le « plan nitrite » du gouvernement refuse l’interdiction de ces additifs nitrés et préserve un statu quo qui protège les intérêts des industriels.

Que tirez-vous de cette expérience ? Que permet-elle de comprendre quant à une possible crise de la transmission des savoirs ?

J. S. : Cette expérience m’a fait prendre conscience d’une véritable fragmentation des mondes : à l’intérieur des sciences, entre sciences et politique, entre politique et société. Chaque savoir est cantonné à son domaine de légitimité et personne ne parvient à articuler les savoirs entre eux, à leur donner une efficacité dans le champ politique, en faveur des citoyens et d’un monde commun qui reste à construire et à protéger ensemble. C’est en prenant conscience de cette nécessité d’ouvrir le cercle de la production de connaissances à une plus grande interdisciplinarité d’abord, mais aussi aux mondes social et politique, que je me suis impliqué dans le mouvement Scientifiques en rébellion dont le but est de faire pression sur les décideurs en recourant aux savoirs déjà constitués sur les crises climatiques et écologiques. Transmettre, ce n’est pas seulement faire connaître, mais c’est aussi faire admettre des savoirs qui ont un impact sur les décisions que nous prenons, sur notre vision du monde, notre manière d’agir.


Les freins viennent-ils essentiellement des champs politique et économique, qui refusent de prendre en compte les savoirs établis par les scientifiques ?

J. S. : Non, pas seulement. Les scientifiques eux-mêmes et les espaces de production de savoirs ont du mal à faire évoluer leurs pratiques. En prenant conscience de ce cloisonnement des savoirs, j’ai cherché à articuler ces différents cercles dans le cadre de mon activité professionnelle; mais ce n’est pas bien vu dans le monde de la recherche : un chercheur est censé produire des savoirs, rédiger des articles, chercher des financements, et c’est tout. L'articulation de ces différents cercles est aujourd’hui inefficace et contre-productive, comme l’a montré l’échec de la mobilisation contre les nitrites, alors même qu’elle s’appuyait sur des savoirs établis et admis par les politiques et les industriels eux-mêmes. Ce n’est pas parce qu’un savoir est validé et vérifié qu’il s’impose et est suivi d’actions nécessaires. Ce problème de dissonance entre les savoirs scientifiques et les décisions publiques est pour moi très ancien et repose sur un certain nombre d’ambiguïtés et de confusions.

Lesquelles ?

S. O. : Prenons l’histoire de nos savoirs sur l’azote réactif — le nitrate, l’ammoniaque, le protoxyde d’azote, le nitrite et bien d’autres composés azotés — et des usages que nous en avons faits. C’est une histoire qui a plusieurs milliers d’années, qui commence avec l’agriculture et l’usage de fertilisants comme le fumier ou le guano. À la fin du XIXe siècle, les sources naturelles d’azote sont trop limitées pour une agriculture en pleine indus­trialisation. La synthèse chimique de nitrate d’ammonium devient un enjeu crucial pour nourrir l’humanité mais surtout pour préserver et maintenir la suprématie du modèle occidental. C’est le chimiste allemand Fritz Haber qui y parviendra et recevra à ce titre le Prix Nobel en 1918. Mais ces composés azotés ne sont pas qu’une source de vie, ils sont également une source essentielle d’explosifs et de munitions pour les militaires, une source de mort. Depuis la découverte de Fritz Haber, ce sont des dizaines de millions de tonnes d’azote réactif que nous extrayons de l’atmosphère et déversons dans la biosphère sans nous soucier des conséquences écologiques ou sanitaires de cet usage effréné de l’azote dans tous les domaines : l’agriculture et l’agro-alimentaire, la médecine, l’industrie, l’armement… Et ces conséquences sont désastreuses. Elles ne se limitent pas au nombreux accidents que sa production ont entraîné et entraînent encore (comme à Toulouse en 2001 et à Beyrouth récemment) ; ce sont les problèmes d’eutrophisation des rivières (les algues vertes), d’acidification des estuaires, de pollution atmosphérique (les fameux NOx, l’ammoniaque et les particules fines), de cancers et d’empoisonnements et de nombreuses crises sanitaires. Nous avons capturé ces savoirs et nous les avons mis au service de la violence et de la domination, non seulement envers les autres hommes mais aussi envers tout le vivant. Obsédés par cette vision de domination du monde, nous avons mis la science au service de cette vision instrumentale du monde, au service des intérêts économiques et marchands de quelques-uns pour le malheur du plus grand nombre. Ce « sciento-solutionnisme » qui nous a empêché de comprendre la vraie nature de ce monde de l’Azote pour privilégier l’usage guerrier que nous pouvions en faire est la raison du divorce actuel entre ces sciences instrumentales et le monde.


Est-il seulement possible de transformer cette production de savoir et cette économie de la connaissance ?

J. S. : On a évoqué la nécessité d’articuler les différents savoirs : non seulement les différentes disciplines académiques mais aussi les savoirs académiques et non-académiques, les savoirs traditionnels, expérientiels, profanes. La valeur d’un savoir devrait être fondée sur sa capacité à s’hybrider avec d’autres savoirs afin d’être le plus riche et le plus commun possible. Mais il faut aussi revenir à des savoirs situés, liés à une situation donnée, vécue, à des expériences et des questions concrètes. Ces savoirs doivent être « concernés », c’est-à-dire qu’ils répondent à des problématiques réelles qui appellent leur constitution. Car il ne suffit pas que les scientifiques se ré-ancrent dans le monde, il faut aussi que leur objet de recherche soit défini par les personnes concernées : les citoyens, les victimes d’une situation, les personnes qui y travaillent ou y vivent et ont, de ce fait, une certaine connaissance de la situation et de ce qu’il reste à connaître. Tout l’enjeu est d’articuler là aussi les différents points de vue qui ont un intérêt au développement de ces savoirs situés. Ceux-ci doivent sortir de leur « enclosure », s’ancrer dans des espaces communs. Et cela modifie profondément notre rapport à l’objet de savoir. Par exemple, la question ne peut plus être « qu’est-ce que l’azote ? » mais elle doit être : « quel rapport avons-nous à l’azote ? quels usages pouvons-nous en avoir ? avec quelles conséquences et, par conséquent, quelles responsabilités ? ». C’est ce qui m’amène à préférer le terme de connaissance à celui de « savoir » : si l’on constitue un savoir sur un objet, on fait par contre connaissance avec cet objet, et cela instaure non pas une volonté de domination, mais une sorte de dialogue avec l’objet que nous souhaitons connaître. Mais on ne sait pas encore comment faire, comment faire-vivre, comment vivre ces espaces communs de constitution des savoirs ou de connaissance ! On expérimente encore…

Et comment expérimenter ?

J. S. : Il me semble que la fiction peut jouer un rôle décisif : l’imagination qui se développe dans les récits ou les jeux de rôle permet de décentrer notre regard et d’appréhender et questionner la responsabilité des différents acteurs. La fiction a aussi cette capa­cité à présenter d’autres mondes possibles et à nous ouvrir à l’avenir, nous libérant d’une forme de sidération qui nous cloue au présent. Dans mon champ de recherche, je suis moi-même en train d’imaginer un Observatoire de l’azote qui puisse être un espace commun de rencontre et de diffusion, associant aux programmes de recherche des séminaires participatifs, des expositions, des jeux de rôle et procès fictifs. L’enjeu est de faire en sorte que les savoirs développés ensemble autour de l’azote puissent avoir des effets concrets sur les décisions politiques et sociétales qui sont prises, contrairement au statu quo auquel je me suis confronté avec l’ANSES sur le problème des additifs nitrés. Enfin, je dirai que la fiction doit être d’autant plus développée par les milieux scientifiques que les acteurs politiques, économiques, industriels ont eux-mêmes recours à des fictions extrêmement puissantes qui modèlent nos visions du monde et déterminent nos modes de vie, de production et de consommation.