La Maison Forte

"La sociologie de l’enfance permet de démasquer les situations violentes"

L’enfance se trouve souvent pensée à hauteur d’adulte, et vite associée à des figures fantasmées telles que l’innocence ou la vulnérabilité. Pour imaginer des pédagogies émancipatrices, il nous faut d'abord questionner nos conceptions de l’enfance elle-même. Vous trouverez ici une recension de l’article de Ghislain Leroy : « Suite d’un dialogue interrompu avec Tal Piterbraut-Merx : “Domination adulte” et rôle éducatif de l’adulte », issu de Politiser l’enfance, paru aux éditions Burn~Août, 2023. Ghislain Leroy est maître de conférence en sciences de l’éducation, Université Rennes 2, laboratoire CREAD.

Politiser l’enfance est un ouvrage collectif regroupant différents textes inédits, qui adoptent un angle historique, scientifique ou encore artistique, pour questionner nos conceptions de l’enfance. Le livre se veut par ailleurs un hommage à Tal Piterbraut-Merx, doctorant·e en philosophie, militant·e et écrivain·e, récemment disparu : il s’agit de prolonger les réflexions ouvertes par ses travaux, proposant une approche politique des rapports entretenus entre adultes et enfants. Ghislain Leroy, sociologue de l’enfance travaillant avec lui sur ces questions, y signe un article intitulé « Suite d’un dialogue interrompu avec Tal Piterbraut-Merx : “Domination adulte” et rôle éducatif de l’adulte ». La Maison forte en propose ici une recension, s’inscrivant dans le prolongement des ateliers populaires, durant lesquels la thématique de l’enfance fut abordée.

Les travaux de Tal Piterbraut-Merx, discutés par Ghislain Leroy, proposent de considérer la relation entre adultes et enfants depuis le prisme de la domination. Nous serions en présence d’un rapport d’oppression similaire à celui existant, par exemple, entre hommes et femmes ou entre personnes blanches et personnes racisées. L’enfant, parce qu’il est « conçu comme manque », son développement étant perçu comme non-achevé, se fait le réceptacle du pouvoir de l’adulte. L’enfance se trouve en effet réinvestie par différentes figures, telles que la vulnérabilité et l’innocence, ce au sein même des campagnes de prévention contre les violences faites aux plus jeunes. Or, en concevant l’enfant comme nécessairement faible, on le place effectivement sous la tutelle d’un adulte dont on légitime et naturalise le pouvoir, alors même que celui-ci peut précisément être « à l’origine de la violence subie ». Plus encore, ces figures fantasmées de l’enfance peuvent aussi être contre-productives pour la protection de l’enfance elle-même, menant à méconnaitre les « enfants réels » et suggérant par là que l’enfant s’affirmant comme non-vulnérable, non-innocent, pourrait avoir une responsabilité dans les violences qui lui sont faites. Cette lecture de la relation enfant-adulte contribue à penser la complexité des violences faites aux enfants, notamment dans des contextes familiaux, situations qui sont au cœur des recherches de Tal Piterbraut-Merx. Ce faisant, Ghislain Leroy entend questionner la juste place de l’adulte dans la relation à l’enfant : comment prendre acte de cette domination tout en continuant d’accompagner les enfants, en tant qu’adulte, dans l’affirmation de leur individualité ?


Reconnaître une forme d’oppression des enfants par les adultes ne doit pas, selon lui, nous mener à renoncer à certaines dynamiques de transmission dont l’enfant pourrait bénéficier : « On peut se demander si les théories de la domination adulte ne peuvent pas avoir tendance, mal interprétées, à sous-estimer certaines incomplétudes réelles des enfants, comme le fait qu’ils sont effectivement capables de se mettre en danger par exemple, ou leur incomplétude éducative ». L’absence d’un adulte initiant au refus de la violence, par exemple, peut entrainer chez l’enfant de graves carences. Mais ces théories de la domination envisagent-elles vraiment une complète déprise éducative ? Pour le comprendre, Ghislain Leroy étudie, avec Tal Piterbraut-Merx, des expériences éducatives positives inspirées du féminisme utopique, à l’instar de celles imaginées par Firestone dans La Dialectique du sexe. Parmi les mesures envisagées, sont proposés « le remplacement des familles nucléaires par des ménages d’environ dix personnes, régies par des contrats limités dans le temps et dont un tiers des membres seraient des enfants qui pourraient à leur demande être transférés vers d’autres foyers » ou encore « la désarticulation entre l’activité de procréation et de gestation, d’une part, et le régime de filiation juridique, d’autre part ». La force de ces propositions réside dans le fait qu’elles montrent que « l’émancipation des mineurs ne peut être véritablement conçue à partir de réformes juridiques ou pédagogiques isolées, mais doit l’être à travers une réflexion critique sur l’ensemble des institutions sociales ». Autrement dit, remettre en cause la domination exercée par les adultes sur les enfants ne doit pas mener à une forme d’individualisme dans lequel les êtres, à commencer par les plus jeunes, pourraient se suffire à eux-mêmes. Au contraire, il s’agit de reconnaître « la nécessité pour un individu de devenir soi dans un groupe qui lui préexiste ». Ainsi, ces théories de la domination nous invitent à repenser le lien éducatif, plus qu’à l’abolir tout bonnement.

Si le lien éducatif semble donc bien nécessaire pour que les enfants grandissent et s’épanouissent, comment permettre leur individualisation au sein du groupe ? Ghislain Leroy fait alors référence à une démarche éducative mise en place dans le pensionnat de Summerhill, fondé par Alexander Sutherland Neill. Les enfants peuvent y pratiquer les activités de leur choix : « apprendre à faire une boule de neige ou apprendre la grammaire, peu importe ». Les initiatives de la sorte, selon le sociologue, présentent une forme d’ambivalence. D’un côté, ces expérimentations ont l’avantage de « relier les enfants à leurs intérêts personnels et profonds », à les « socialiser à être « eux ». L’adulte, dès lors, a pour rôle d’accompagner l’enfant dans sa prise de décision. Mais de l’autre côté, la logique spontanéiste qu’on y trouve peut comporter un certain nombre de limites : tous les enfants présenteront-ils les mêmes facilités à identifier quel est leur désir et à choisir une activité ? Pour agir de la sorte, l’enfant ne doit-il pas mobiliser des compétences déjà acquises préalablement, par exemple dans un contexte familial ? Ainsi, le risque serait de rejouer des inégalités sociales en fantasmant une curiosité naturelle de l’enfant. Ces dernières réflexions poussent Ghislain Leroy à s’interroger : « dans quelles classes sociales les enfants sont-ils les plus libres ? ». Une étude d’Annette Lareau montre que les enfants de classes moyennes ont souvent des emplois du temps particulièrement denses et rythmés, permettant une « maximisation des apprentissages rentables scolairement ». Ils héritent ainsi d’un certain capital scolaire leur permettant à terme de s’engager dans des trajectoires socialement valorisées, mais peuvent aussi être confrontés à des logiques d’apprentissages « frénétiques » et les limitant dans leur individualisation. De l’autre côté, les enfants de quartiers populaires, perçus comme « zonant » dans leurs quartiers, ne « développent certes pas de capitaux scolaires », mais « vivent des situations dans lesquelles ils font l’expérience de l’individualisation, de formes de liberté ». Ainsi, les expériences éducatives citées plus haut, si elles ne cèdent pas à un fantasme de la spontanéité enfantine, présentent l’intérêt de conjuguer individualisation et apprentissage de connaissances et pratiques permettant de vivre en groupe.

Ainsi, Ghislain Leroy invite à la prudence et au tact : il s’agit certes de reconnaître la domination exercée par les adultes sur les enfants, mais aussi de lutter contre la tentation d’une déprise éducative complète ; tout comme il nous faut selon lui accompagner les enfants dans l’expression de leurs désirs, sans romantiser la curiosité naturelle de l’enfant. Ainsi, les théories de la domination au cœur de la relation enfant-adulte, travaillées par Tal Piterbraut-Merx, renouvèlent la sociologie de l’enfance et de l’éducation. Elles permettent en effet de « démasquer les situations non éducatives, faussement éducatives, violentes » sans « remettre en cause la valeur émancipatrice d’une (bonne) éducation ». Dès lors, Ghislain Leroy invite à penser la transmission non plus comme une relation asymétrique entre un adulte sachant et un enfant ignorant, mais comme un « compagnonnage, qui doit initier l’individu à son propre pouvoir d’agir ».