La Maison Forte

« On ne peut pas attribuer à la science le rôle de seul descripteur du réel »

Sur quels savoirs pouvons-nous nous appuyer pour développer notre pouvoir d’agir ? Entretien avec Yann Le Bossé, professeur à la faculté de l’éducation de l’Université Laval (Québec, Canada) et codirecteur du laboratoire de recherche sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités (LADPA).

Dans un monde incertain, que pouvons-nous tenir pour vrai ?

Yann Le Bossé : Commençons par rappeler que le vrai n’existe pas. Il n’y a pas de vérité absolue, mais seulement des approximations : tout ce qui est vrai est relativement vrai. Pour qu’un savoir soit considéré comme temporairement vrai, il faut tout d’abord que celui-ci soit viable, qu’il soit utile de manière durable, selon les contextes. De la même manière, il n’y a pas de neutralité. Tous les individus, dont les scientifiques bien sûr, sont traversés par des courants sociaux, des influences culturelles, des vécus historiques et personnels. De telle sorte que l’objectivité n’est qu’une forme de convention subjective partagée ; c’est-à-dire que l’on s’entend pendant quelques temps pour décider que la vérité scientifique, c’est ça. En matière de sciences humaines et sociales, il n’y a pas d’objectivité hors sol qui viendrait de je ne sais quelle loi de la nature, mais un consensus pour désigner ce qui, actuellement, peut être tenu pour un savoir viable.

Mais alors, les savoirs scientifiques peuvent-ils, à eux seuls, nous permettre de comprendre le réel ?

Y. L. B. : Le danger, ce serait de décider que la science déclare le vrai de manière exclusive et l’utiliser ensuite comme faire-valoir ou comme argument d’autorité. La science est une démarche, une façon de faire qui a ses avantages – la rigueur, la précision – et qui peut être très utile, mais à condition qu’elle ne soit pas une référence unique, qu’on ne jure pas que par elle. On ne peut pas attribuer à la science le rôle de seul descripteur du réel, au risque de lui conférer une autorité qui peut écraser. Or c’est un enjeu fondamental, parce que si vous n’avez pas la parole, si la parole est captée par le seul savoir universitaire, alors vous n’avez pas le pouvoir de vous nommer, de parler de votre réalité, avec vos mots.

Donc, selon vous, affirmer que les savoirs scientifiques sont les seuls aptes à décrire le réel, c’est nier et dévaloriser l’expérience des individus ?

Oui, alors même qu’il y a quelque chose d’irréductible dans l’expérience, qui vous confère une autorité naturelle et qui mérite le respect, comme on respecte les connaissances scientifiques. Si vous ne pouvez pas parler de votre réalité avec vos mots, et que c’est un autre, scientifique, qui parle avec ses mots à lui pour décrire votre réalité, alors il y a véritablement une forme d’aliénation. C’est-à-dire que vous devez utiliser les outils et les mots d’un autre pour pouvoir vous nommer. Il faut donc trouver une façon d’affirmer la connaissance expérientielle sans pour autant contester la légitimité de la connaissance scientifique, qui est d’une autre nature mais qui n’a pas le monopole de la vérité.

Comment définissez-vous une connaissance expérientielle ?

Y. L. B. : D’abord, il ne faut pas confondre le vécu et l’expérience. Le vécu, c’est ce qu’on vit de façon brute, c’est la façon dont on se retrouve en prise avec des réalités et dont on se dépatouille. L’avantage du vécu, c’est que c’est un point de référence très précis : on a vécu ce qu’on a vécu, on ne peut pas le nier, c’est irrémédiable. Mais dans l’expérience, il y a en plus un travail de réflexivité : on prend du recul par rapport à son vécu, on l’analyse. Une connaissance expérientielle, c’est donc l’utilisation d’éléments de la vie quotidienne comme point d’appui pour réaliser des apprentissages significatifs du point de vue de la personne concernée. La personne concernée, c’est celle qui vit avec les conséquences d’un phénomène et qui en tire des leçons. Par exemple, un chômeur a une expérience d’être au chômage, de ce que cela produit concrètement, expérience que n’a pas un agent de l’État ou un ministre.

Vous soutenez que la réflexivité est très importante pour passer du vécu à l’expérience. Mais alors, qu’est-ce qui se joue, précisément, dans ce travail d’analyse de ce qu’on a vécu ?

Y. L. B. : On peut en tirer trois types de leçons. Premièrement, il peut y avoir une prise de conscience très intéressante du fait que vous n’êtes pas le seul à vivre avec une difficulté, que le problème rencontré n’est pas strictement personnel. Il n’est pas automatiquement lié à une carence de votre part, par exemple à un manque de connaissances ou de compétences, mais à quelque chose de plus systémique. C’est important parce que ça permet de déculpabiliser et de sortir d’une vision psychologisante. Deuxiè­mement, le travail réflexif permet de réaliser qu’il y a un lien entre la manière dont nos sociétés répartissent les ressources et la difficulté que vous rencontrez. C’est à dire que les problèmes sociaux sont structurels, mais leurs conséquences diffèrent selon votre situation, selon qu’on se trouve du bon ou du mauvais côté de la distribution des ressources. Voilà qui permet de questionner l’idéologie de l’effort, selon laquelle une personne qui rencontre une difficulté n’aurait seulement pas fait assez d’efforts. Non, il faut aussi faire le constat que certaines situations seraient possiblement beaucoup moins difficiles avec une autre répartition des ressources. Troisièmement, le travail réflexif permet de comprendre qu’il faut aussi agir pour modifier ce système de répartition et pour aller vers plus de justice sociale. Quand vous avez pris conscience de ne pas être seul dans une situation et que cette situation est liée à un problème dans la distribution des ressources, alors vous ne pouvez plus rester les bras croisés et vous allez naturellement avoir tendance à vouloir contribuer à une forme ou une autre d’action collective. Vous allez plus vous situer socialement et politiquement. Lorsqu’à partir de votre vécu vous avez tiré toutes ces leçons, alors vous avez développé une expertise expérientielle.

Il y a donc une dimension transformatrice dans un apprentissage expérientiel ?

Y. L. B. : Oui, car on observe un engagement complet de la personne, qui va développer des savoirs cognitifs, des savoirs affectifs, des savoirs corporels. Tête, cœur, corps ! Par exemple, une chose est d’agir sur une situation en prenant appui sur notre connaissance expérientielle, une autre est d’en tirer des enseignements explicites qui puissent synthétiser ce qui a été expérimenté. C’est un exercice délicat qui consiste à trouver « les mots pour se dire » et qui permet de prendre appui sur un narratif qui a une valeur véritablement développementale.