La Maison Forte

« Les savoirs expérientiels sont nécessairement collectifs »

Sacha Blancher travaille au sein d’un centre gratuit de dépistage et de diagnostic (Cegidd), pour les personnes LGBTQI+ et/ou TDS. Avec lui, nous avons voulu en savoir plus sur l’approche de soin communautaire, ses bienfaits et son actualité.

Qu’est-ce qu’un CeGIDD ?  

Sacha Blancher : Créé en 2016, l’intérêt majeur d’un CeGIDD est avant tout de lever l’obstacle financier dans l’accès à la santé sexuelle en fournissant des soins à tout le monde, indépendamment du fait de posséder ou non une couverture sociale. La spécificité de celui où je travaille est qu’il se situe « en ville », autonome de l’hôpital. Un de ses atouts réside aussi dans ses partenariats avec un service d’interprétariat au téléphone et une association d’interprètes LSF/LSI pour les personnes LGBTQI sourdes afin d’amenuir l’obstacle linguistique. L’approche revendiquée est celle de l’« universalisme proportionné », soit le fait de mobiliser des moyens quantitativement et qualitativement plus adaptés aux contextes locaux et aux enjeux de populations ciblées pour mettre en œuvre une politique publique de santé visant la population générale. Dans ses murs, le centre s’adresse prioritairement aux personnes LGBTQI et/ou TDS. Il déploie aussi des programmes hors-les-murs pour aller vers les personnes exilées, en particulier primo-arrivantes. En effet, celles-ci sont actuellement les plus durement touchées par l’épidémie du VIH et des hépatites virales en France et elles ont le moins accès aux techniques de prévention.

Quel est votre rôle ?

S. B. : Au sein de cette structure, je suis médiateur en santé dans le cadre d’un parcours de soin dédié aux personnes trans ainsi que sur un programme qui s’adresse aux personnes demandeuses d’asile résidant en CADA/HUDA, notamment LGBTQI, mais pas uniquement. Mon rôle est d’accompagner les personnes rencontrées dans leurs démarches vers le soin et le droit, de les informer sur le système de santé, de les orienter vers des professionnel.les adapté.es, de renforcer leur littératie en santé, d'assister à certains rendez-vous et, surtout, de les soutenir psychologiquement.

Peut-on donc dire que votre travail fait appel à des savoirs expérientiels ?

S. B. : Oui. Je mobilise des savoirs tirés de l’expérience de situa­tions vécues, notamment de leur dimension négative et des stratégies mises en œuvre pour y faire face, se rétablir. Mon parcours de transition en tant que personne trans et la conscientisation de mon identité queer/pd sont pour moi des expériences inouïes d’émancipation, une série d’actes de liberté. C’est aussi l’expérience d’une condition minoritaire (au sens sociologique), une dimension de ma trajectoire sociale marquée par des violences, des discriminations, y compris dans le système de santé et qui tuent par ailleurs (littéralement) une partie de mes pair∙es. Aussi, ce que je cherche à transmettre aux personnes trans et de manière générale aux personnes minorisées (queer, exilées, TDS) que je soutiens, c’est autant la conviction sensible de la puissance de nos désirs et de l’espoir de les vivre vraiment que des techniques très pratiques de survie et de navigation dans un système administratif et sanitaire trop souvent oppressant.

Ce qui fait savoir expérientiel aussi, à mon sens, c'est le rapport réflexif qu’on entretient vis-à-vis de l’expérience vécue et la conscience que celle-ci est en même temps singulière et commune à un groupe social d’appartenance.

Les savoirs expérientiels sont nécessairement collectifs, le vécu individuel d’un parcours de soins ou de discriminations ne constitue pas une expertise en soi. C’est bien la communalisation des expériences, leur politisation qui fondent l’expertise commu­nautaire. Tout le répertoire de connaissances, d’actions et de stratégies qu’on s’approprie au sein d’une communauté de vécu et de destin, chacun.e à sa manière, est une construction collective et un héritage historique de luttes antérieures.

D’où viennent ces approches du soin ?

S. B. : J’ai l’impression qu’elles se sont développées par nécessité pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’en France le peuple n’en finit plus d’être dépossédé du projet utopique de « la Sociale », né du mouvement ouvrier pour donner accès à une santé publique à tou.te.s selon une logique d’universalité, d’équité et d’autogestion démocratique. Ensuite, parce que l'État social tend à réduire les capacités publiques de production de soin, tout en finançant le secteur privé lucratif et en opérant de plus en plus selon une logique capitaliste, ce qui accroît les inégalités dans la capacité des gens à se soigner et dégrade les conditions des travailleurs.euses du soin. Enfin, l’idée de soin communautaire trouve ses origines dans des luttes contre les oppressions, les luttes féministes notamment contre les violences sexistes et sexuelles, les luttes antiracistes et décoloniales, les luttes des personnes crip, des folles, des usager.ères de drogues, des TDS, des LGBTQI en particulier.


Ces luttes et leurs revendications en matière de soin ont pour certaines obtenu progressivement une forme de reconnaissance par l’obtention de droits et la mise en œuvre de politiques publiques (par exemple, le droit à l’IVG), qui s’est accompagnée d’une institutionnalisation par l’État, parfois aussi d’une appropriation capitaliste et néo-libérale.

L’institutionnalisation par l’État n’est-elle pas une bonne chose ?

S. B. : L’institutionnalisation de la « démocratie en santé » dans les années 2000, tend à dépolitiser cette idée pourtant issue de la lutte contre le VIH en disqualifiant les revendications d’auto-détermination et une vraie participation des personnes concernées, tant dans leurs parcours de soin que dans l’élaboration des politiques publiques de santé qui les concernent via les associations qui défendent leurs intérêts.

Cette dépolitisation passe aussi par la promotion d’une conception individualisante des savoirs expérientiels contre l’approche collective dont j’ai parlé plus tôt, la seule opérante pour viser une transformation sociale. Cette approche individualisante permet par exemple à une institution ou une structure de se légitimer en instrumentalisant des personnes concernées, rémunérées ou non pour défendre des positions contradictoires à celles portées par des associations expertes qui défendent les intérêts d’une communauté, notamment de ses membres les plus vulnérables.

Comment l’appropriation capitaliste se caractérise-t-elle ? 

S. B. Des grands groupes associatifs du secteur médico-social captent désormais la majorité des subventions publiques et opèrent une sorte d’extractivisme des savoirs communautaires en employant, souvent à bas coût, des travailleur.euses pair.es pour capitaliser sur leur savoirs expérientiels. La faible reconnaissance matérielle et symbolique des travailleur.euses pair.es s’accompagne, je pense, d’une sur-exposition à des risques psycho-sociaux du fait de ce statut de pair.e aidant.e.

Ces processus d’institutionnalisation et d’appropriation capitalistes sont aussi producteurs d’ignorance, au double sens d’absence de savoir et de volonté de savoir, en ce qu’ils invisibilisent les histoires de ces savoirs expérientiels et des pratiques comme la médiation-paire, l’auto-support ainsi que les mémoires des communautés qui les ont conçus. Enfin, si on aspire à ce que l’État social déploie des politiques publiques de santé durables et réellement à la mesure des besoins des populations surexposées à certains risques médico-sociaux, éloignées et/ou discriminées au sein du système de santé, l’institutionnalisation de la santé communautaire amène aussi parfois à une dépossession de certains savoirs pour les communautés.


Selon vous, comment éviter ces écueils ?

S. B. : Je pense qu’il faut développer des centres sociaux de santé globale qui mettent en œuvre des actions prenant réellement en compte les déterminants sociaux en santé des populations les plus éloignées du soin (accès au logement, à des revenus, à un statut administratif régulier). Ces centres devraient être autogérés, portés par de petites associations ou les municipalités avec des subventions publiques suffisantes et impliquer leurs usager∙ères volontaires dans leurs activités, l’élaboration de leur offre de soin et de leur politique.