Si les crises que nous traversons amènent à inventer un autre monde, une autre manière de vivre, la transmission ne peut plus s’en tenir au transfert vertical et linéaire de savoirs et savoir-faire établis par des générations passées. Nous devons ici et maintenant, avec toutes et tous, avoir confiance dans notre créativité et notre intelligence vivante, commune. Car, comme le disent aujourd’hui Isabelle Stengers, Bruno Latour, Donna Haraway et d’autres, « si nous apprenons à prêter attention, nous pouvons générer ce qui va venir depuis ce qui est déjà présent ». L’effort de transmission ne consiste-t-il pas alors dans cette attention portée à ce qui est là, et avant tout à l’autre, en train d’advenir ? Ce renversement, Jacques Rancière l’a bien pressenti et il en fait le cœur de son ouvrage au titre évocateur, Le Maître ignorant, publié en 1987. Il met ainsi en lumière le travail du pédagogue Joseph Jacotot et inscrit l’enjeu social et politique de l’égalité au cœur de l’éducation. Cela nous rappelle réciproquement que l’égalité et la considération de toutes et tous sont décisives pour les transitions que nous vivons. Nous interroger sur les modalités actuelles d’une transmission juste et libératrice et sur ce que nous transmettons et partageons est sans aucun doute une tâche essentielle, et l’attitude du « maître ignorant » de Jacques Rancière peut nous y aider.
"Qui enseigne sans émanciper abrutit. Et qui émancipe n'a pas à se préoccuper de ce que l'émancipé doit apprendre. Il apprendra ce qu'il voudra, rien peut-être. Il saura qu'il peut apprendre parce que la même intelligence est à l'œuvre dans toutes les productions de l'art humain, qu'un homme peut toujours comprendre la parole d'un autre homme. (…) On peut ainsi rêver d'une société d'émancipés qui seraient une société d'artistes. Une telle société répudierait le partage entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, entre ceux qui possèdent ou ne possèdent pas la propriété de l'intelligence. Elle ne connaîtrait que des esprits agissants : des hommes qui font, qui parlent de ce qu'ils font et transforment ainsi toutes leurs œuvres en moyens de signaler l'humanité qui est en eux comme en tous. De tels hommes sauraient que nul ne naît avec plus d'intelligence que son voisin, que la supériorité qu'un tel manifeste est seulement le fruit d'une application à manier les mots aussi acharnée que l'application d'un autre à manier les outils ; que l'infériorité de tel autre est la conséquence de circonstances qui ne l'ont pas contraint à en chercher davantage. Bref, ils sauraient que la perfection mise par tel ou tel à son art propre n'est que l'application particulière du pouvoir commun à tout être raisonnable, celui que chacun éprouve, lorsqu'il se retire dans ce huis clos de la conscience où le mensonge n'a plus de sens. Ils sauraient que la dignité de l'homme est indépendante de sa position, que « l'homme n'est pas né pour telle position particulière mais pour être heureux en lui-même indépendamment du sort (Joseph Jacotot, Enseignement universel. Langue maternelle) » et que ce reflet de sentiment qui brille dans les yeux d'une épouse, d'un fils ou d'un ami chers présente au regard d'une âme sensible assez d'objets propres à le satisfaire. (…) L’égalité ne se donne ni ne se revendique, elle se pratique, elle se vérifie."
Jacques Rancière, Le maître ignorant, cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, Éditions fayard, Paris, 1987.