La Maison Forte

« La prise en compte de l’altérité est déterminante pour penser et surtout renouveler la transmission »

Reconnaître et accueillir l’Autre, sa singularité irréductible, mais aussi se laisser déplacer par sa rencontre. La transmission pourrait bien être le lieu d’une transformation, ou altération, commune, ouvrant à de l’imprévisible nouveauté. Marion Blancher, professeure agrégée et docteure en philosophie, ouvre ainsi le cycle des rencontres.

Pouvez-vous nous rappeler en quelques mots les raisons de ce choix pour les ateliers populaires 2024 : repartir de l’altérité pour penser la transmission…

Marion Blancher : Notre expérience et des échanges avec d’autres personnes et associations du territoire ont souligné l’importance de la transmission, notamment celle d’une histoire commune, d’une histoire des luttes aussi. Ensuite, la Maison forte a commencé cette année à accueillir des jeunes pour des temps de remobilisation et de découverte des métiers de la transition en rejoignant le réseau des Écoles de la Transition Écologique (Écoles ETRE). La difficulté des jeunes à trouver une place dans la société dépend en partie de la transmission des savoirs, des savoir-faire, d’une posture professionnelle et citoyenne, assurée par les espaces de formation mais aussi les entreprises, les institutions, les autres citoyens que nous sommes... Que se passe-t-il alors pour que tant de jeunes ne s’y retrouvent pas ? Plusieurs disciplines analysent les raisons de cette difficile transmission, en en rappelant le rôle essentiel pour la perpétuation d’une société et l’intégration des individus. Mais peu de place est faite, dans ces analyses comme dans le débat public, à la considération de l’autre et de son altérité dans le lien de transmission. Or, cette prise en compte de l’altérité est déterminante pour penser et surtout renouveler la transmission aujourd’hui.

Pourquoi ?

M. B. : Parce qu’il nous a semblé que ce qui est en crise c’est notamment cette tendance à faire de la transmission un outil d’identification, voire d’assimilation, pour faire de l’autre le même que nous par le biais de ce qu’on lui transmet. Aujourd’hui, on parle beaucoup d’identité, on désigne des étrangers, on souligne des différences, voire des incompatibilités quand il s’agit de penser la coexistence, ou mieux la vie commune… Mais qu’en est-il d’autrui, cet autre dont on reconnaît qu’il est autre en même temps que nous avons du commun et sommes en relation avec lui ? Qu’en est-il de cet autre qui fonde l’éthique, c’est-à-dire interroge la manière dont je me comporte à son égard et exige de moi la reconnaissance, le respect, l’échange ? Il semble que nous avons besoin de l’autre pour nous définir autant que pour faire société…

L’autre n’est-il pas aussi une construction, liée à nos représentations, voire nos craintes et nos préjugés ?

M. B. : Si bien sûr et c’est ce qui vient complexifier nos rapports à autrui, à l’autre personne singulière que l’on rencontre… Même lorsque la fécondité potentielle de cette rencontre est perçue, l’appréhension n’est pas totalement évacuée car nous pressentons toujours le risque que représente l’altérité : le risque d’être soi-même modifié, altéré par cette rencontre. Et ce risque doit certainement être pris au sérieux car il est aussi le signe d’une rencontre authentique, créatrice d’un inattendu de part et d’autre.

Seulement, avant d’être féconde, la relation à autrui et surtout la représentation que l’on se fait de l’autre peuvent conduire à son rejet…

M. B. : Vous avez raison d’insister sur la représentation que l’on se fait de l’autre. Plus précisément, cette représentation de l’autre peut résulter d’une construction permettant de se distinguer d’autrui pour affirmer sa propre identité. Le sociologue Pierre Bourdieu le montre avec le phénomène de la distinction : nous allons par exemple affirmer notre identité sociale et culturelle en distinguant nos goûts de ceux d’autres que nous – des autres que, bien souvent, nous allons considérer comme inférieurs. Plus récemment, les post-colonial studies analysent ce qu’elles nomment l’« altérisation », soit la fabrication d’une altérité qui a pour but de légitimer l’exclusion : à partir de certaines caractéristiques comme la couleur de peau, le pays d’origine, la langue, l’autre est non seulement stigmatisé mais aussi figé dans une identité irrémédiablement distincte. On voit bien comment cette construction de l’autre se fait toujours au sein de relations de pouvoir.


Comment cela est-il mis en jeu dans le processus de transmission ?

M. B. : Ces représentations d’autrui sont transmises et figent durablement les distinctions entre les individus, les peuples, les cultures. Par exemple, les effets de la colonisation se poursuivent au-delà des indépendances dans la mesure où la représentation du nègre est encore vive dans nos représentations du monde. Et cette représentation de l’autre, comme nègre, vient qualifier non plus seulement la personne qui a la peau noire ou l’esclave déraciné d’Afrique, mais à présent toute personne que l’on exploite et que l’on tient hors du monde (Achille Mbembé), ou dans la « cale du monde » (Malcolm Ferdinand), toute personne que l’on ne souhaite pas intégrer à la communauté qui travaille, qui décide, qui jouit de certains biens… De plus, l’autre ainsi rejeté ne bénéficie pas de la transmission et de son rôle intégrateur : on le voit notamment dans la manière dont l’école se développe en « sacrifiant » ou négligeant un certain nombre de jeunes, dont on n’a pas « besoin » socialement, économiquement.

Cependant, toute altérité n’est pas artificielle – il y a bien des différences entre nous. Et vous mentionniez au début le problème d’une transmission qui nie cette altérité réelle en tentant d’assimiler l’autre, de le rendre identique à ce que nous sommes ou attendons qu’il soit…

M. B. : Oui, on revient ici à la question de l’appartenance qui motive en grande partie la transmission : tout nouveau-né est peu à peu intégré à la communauté humaine en apprenant à se comporter d’une certaine manière, à tisser des liens avec les autres, à œuvrer avec eux dans le monde. La transmission donne à l’autre, au sens de « nouveau-venu », une place dans la communauté, lui permettant d’appartenir à celle-ci, d’être reconnu par les autres et d’avoir à son tour un rôle de transmission. Il y a alors une certaine exigence et responsabilité à transmettre, c’est-à-dire en fait à accueillir celui ou celle qui rejoint la communauté humaine et qui a le désir d’apprendre et d’être en lien, de trouver une place.

Seulement, cette intégration à la communauté humaine par la transmission se fait toujours de manière particulière, au sein d’une communauté d’hommes et de femmes, qui ont une identité propre par leurs coutumes et leurs croyances. Or, cela peut conduire à vouloir ne transmettre que ce mode de vie particulier – ce qui peut nier, d’une part, la diversité des individus nés dans cette communauté et qui aspirent à différentes choses, et à nier, d’autre part, l’altérité des individus qui rejoignent cette communauté depuis un ailleurs – un autre pays, une autre culture.

Par ailleurs, cette transmission peut être vécue par les individus comme une contrainte ou comme un poids – celui d’une tradition héritée qu’il faudrait perpétrer. À la question de l’identité multiple des individus qui rejoignent une communauté s’ajoute celle de leur liberté de choisir un mode de vie, des croyances, des relations… Avec l’ambiguïté d’une liberté finalement lourde à porter elle aussi. La transmission peut certes assigner à une place non désirée, mais elle peut aussi aider à assumer une place qui nous est donnée, soutenir un chemin de vie.

L’enjeu serait donc celui-ci : trouver une forme de transmission qui accueille, implique, donne une place, sans nier l’altérité, au sens de diversité et singularité, des individus ?

M. B. : Oui, et c’est audacieux ! mais essentiel je crois… Cela suppose d’abord d’oser faire face à l’autre pour le découvrir dans son altérité précisément. Il y a dans l’autre personne, indépen­damment de ses caractéristiques, quelque chose que je ne peux pas saisir, au sens où je ne peux pas le manipuler, comme je le ferai d’un objet à ma disposition, et que je ne peux pas non plus épuiser, si je cherche à le connaître. C’est ce que montre le philosophe Emmanuel Levinas à partir de l’analyse qu’il fait du visage : je peux décrire la face ou la silhouette de quelqu’un – la couleur de ses yeux, la forme de son nez… Mais je ne peux pas saisir et figer ainsi le visage de l’autre qui se découvre à moi en me regardant à son tour, entrant en relation avec moi. Découvrir l’altérité, ce n’est donc pas apprendre à connaître une autre identité, mais c’est rencontrer l’autre, dans ce qu’il a d’inépuisable, de multiple et de changeant. Et transmettre ne peut pas être une simple communication de savoirs : c’est un véritable engagement qui suppose de se risquer à la rencontre.

Pourquoi la rencontre de l’autre reste-elle ainsi un risque alors qu’on en voit la richesse et même la nécessité ?

M. B. : Levinas lui-même insiste sur la difficulté de cette rencontre de l’autre : c’est une épreuve, voire même un « trauma », dit-il, au sens où la rencontre marque définitivement notre sensibilité, nous altère, c’est-à-dire nous modifie irrémédiablement sans que nous puissions anticiper ce changement. Parce que l’autre me convoque, exigeant de moi que je le considère, il rompt le fil de ma propre existence : il me sort de l’égoïsme naturel par lequel je veille à poursuivre ma vie. La venue d’un enfant au monde a ceci de bouleversant qu’il décentre celui ou celle, ceux qui doivent s’en occuper, être en relation avec lui, l’intégrer peu à peu au monde commun. Levinas dit ainsi que tout visage comporte cette exigence : « aide-moi ».

Comment comprendre cela ? Et comment cette rencontre peut-elle conduire à une altération commune susceptible de produire du nouveau ?

M. B. : Le visage présente notre vulnérabilité, c’est la partie de notre corps qui est la plus exposée à la violence potentielle de l’autre. Réciproquement, c’est parce que je sens que je peux détruire l’autre, ou nier son altérité – en le tuant, en l’objectivant, en l’assimilant – que je perçois en même temps l’exigence éthique ultime de le prendre en considération, de le respecter et en effet de l’aider – de l’aider à être, à se développer, à s’affirmer.

Mais je proposerai volontiers, pour aller plus loin, de passer du « aide-moi » évoqué par Levinas, au « j’ai besoin de toi ». De cette façon, celui ou celle qui est en charge de transmission pour qu’un monde commun existe devient un compagnon qui aspire à connaître celui ou celle à qui il transmet : « faisons ensemble que ce monde commun existe, et j’ai, pour cela, besoin de toi, dans ton altérité radicale ». De la place donnée et reçue par un ancien, au sein d’une société structurée, on passe à la place co-créée dans une action commune, pour un monde à partager. Le philosophe Hartmut Rosa caractérise ce type de relations créatrices avec le terme de « résonnance » : dans ce type de relations, nous sommes à l’écoute les uns des autres – sachants et apprenants, anciens et plus jeunes, ou nouveaux-venus ; nous sommes à l’écoute de ce qui peut advenir de nos relations et que nul ne détient encore...

La transmission ne consiste plus seulement à déposer, transférer quelque chose en l’autre mais elle doit créer quelque chose de commun. En latin, transmissio a bien le sens d’envoyer, déposer en l’autre, mais a aussi le sens de passage et de transformation.