D’un côté, l’idéal familial reproduit un projet idéologique reposant sur un ensemble de dominations. De l’autre, les violences intrafamiliales infligent des blessures durables. À l’intersection de l’intime et du politique, Anne Rumin, doctorante en philosophie politique, interroge comment « faire famille » différemment.
À l’occasion des ateliers populaires, vous avez travaillé sur des textes de Michelle O’Brien, de bell hooks et de Geneviève Pruvost, des autrices féministes, pour proposer une réflexion sur les liens entre famille et transmission. Pourquoi avoir choisi cette approche ?
Anne Rumin : Je tenais à mobiliser des textes de tradition féministe par conviction politique, et pour approcher la notion de famille à plusieurs échelles. Les autrices citées permettent en effet de révéler et de questionner l’imbrication existante entre l’intime et le politique. En définissant la famille comme un foyer privé, on place la réflexion à hauteur d’individus, à une temporalité qui est celle du quotidien, pour s’apercevoir qu’un ensemble de pratiques qui pourraient sembler infrapolitiques (faire à manger, élever les enfants…) sont en réalité un vrai levier de transformation des sociétés. Mais ces autrices tiennent également la famille pour une institution à part entière, reposant notamment sur la parentalité et le mariage, et pouvant faire l’objet de politiques publiques. Il s’agit donc d’interroger à la fois ce qui se trame à l’intérieur des cellules familiales, et la façon dont celles-ci reflètent plus largement une organisation sociale et politique qui les dépasse.
Commençons avec une définition de la famille comme foyer privé : qu’est-ce qui s’y transmet selon vous ?
A. R. : La famille comme foyer privé se veut un espace organisé autour de la relation parents-enfants, où les premiers doivent transmettre aux seconds tout le soin, l’éducation, les valeurs, dont ceux-là auront besoin pour grandir et devenir des adultes épanouis. Donc on vient y trouver une sécurité affective et matérielle. Cependant, pour beaucoup de personnes, la famille peut aussi constituer une première expérience de la violence.
Mais comment comprendre cette violence ? Est-ce qu’elle est seulement accidentelle ?
A. R. : On pourrait le penser. Mais quand on observe l’étymologie du terme de « famille », on remarque que celle-ci est intrinsèquement liée à l’idée de servitude, voire de domination. Le mot vient du latin « familia », qui signifie la maisonnée ou la domesticité, et qui est lui-même dérivé de « famulus », le serviteur, l’esclave. De quoi sommes-nous alors esclaves au sein d’une famille ? D’abord, nous sommes asservis à la maisonnée elle-même : une famille travaille à prendre en charge sa propre subsistance, à assurer les conditions de maintien et de reproduction du lieu où elle vit. Voilà qui est intéressant, parce que cela ancre la famille dans un espace concret et interroge notre conception de la liberté. Tant que l’on définira la liberté comme le fait d’être délivré de la charge de s’occuper d’un lieu, alors la famille, et notamment la famille paysanne, sera effectivement perçue comme un lieu de coercition.
C’est une idée que l’on retrouve d’ailleurs chez Geneviève Pruvost dans Quotidien politique ou chez Aurélien Berlan, dans Terre et Liberté.
A. R. : En effet. Mais plus encore, étymologiquement et historiquement, les « famulus » sont sous la direction du « paterfamilia », le maître de maison, le chef de famille. Nous voilà donc, au sein d’une famille, à la fois face à la nécessité de prendre soin d’un lieu, et esclaves de celui qui dirige ce lieu, le père. Cette étymologie nous inspire une hypothèse : on pourrait envisager que la famille, en tant qu’institution, transmette un ordre social qui se fonde précisément sur un ensemble d’oppressions.
C’est-à-dire ?
A. R. : Il faut bien distinguer les familles, dans toute leur diversité, de « l’idéal familial ». Michelle O’Brien, dans son livre Abolir la famille : Capitalisme et communisation du soin, retrace la construction sociale et politique de cet idéal qui profite, symboliquement et très concrètement, à la société capitaliste et productiviste que nous connaissons. Elle montre ainsi comment l’idéal de famille contemporain, la famille nucléaire reposant sur le couple hétérosexuel, s’affirme à partir d’un premier mouvement d’exclusion d’autres formes d’organisations familiales. Son étude commence au XIXe siècle, alors que les campagnes occidentales se vident pour répondre aux besoins croissants de l’industrialisation : elle y voit une première opération de destruction des familles paysannes, vivant selon un modèle qui leur est propre.
C’est un constat que partage Geneviève Pruvost, qui évoque le dépeuplement des maisonnées paysannes, autrefois ouvertes à des parentèles élargies et liées les unes aux autres, le resserrement autour du couple et la redirection des charges de subsistance vers les femmes…
A. R. Tout à fait. Et si les familles paysannes dépérissent, les populations ouvrières se trouvent également empêchées dans leur désir de faire famille, à cause de l’omniprésence du travail et de la précarité. Parallèlement, les familles noires sont détruites par des politiques esclavagistes et racistes : Michelle O’Brien fait par exemple référence à « l’aliénation natale », pratique développée par les propriétaires d’esclaves qui séparent parents et enfants. Ainsi, l’idéal familial, au XIXe siècle, exclut les personnes noires et pauvres pour asseoir la domination d’une forme sociale unique de la famille : celle bourgeoise, blanche, propriétaire. Les luttes des mouvements ouvriers, de la fin du XIXe siècle jusqu’au XXe siècle, permettent peu à peu de redéfinir cet idéal pour faire reconnaître la dignité des familles ouvrières blanches. Ces familles prolétaires s’appuient pourtant sur le couple hétérosexuel et sur un revenu masculin, donc sur une division genrée du travail domestique. La redéfinition de cet idéal n’en demeure donc pas moins excluante.
Mais alors, comment combattre cet idéal familial, si celui-ci reproduit des oppressions systémiques ? Est-ce qu’il faut abandonner la famille ?
A. R. : Pour Michelle O’Brien, il s’agirait en effet d’abolir tout à fait la famille, dans une perspective révolutionnaire, pour lui substituer des communautés fondées sur des pratiques de soin réciproques et sur un idéal d’autonomie. Parmi les problèmes que me posent cette approche, je crois que celle-ci ne permet pas de répondre dès maintenant aux problématiques des personnes humiliées et violentées par cet idéal familial. Je pense aux familles racisées et précaires, ou encore aux personnes LGBTQIA+ chassées de leurs foyers ou empêchées dans leur volonté d’avoir des enfants.
Plutôt qu’abandonner la famille, il s’agirait plutôt, alors, de lutter pour faire reconnaître la diversité et la dignité de toutes les formes de familles existantes…
A. R. : Oui, et peut-être aussi redéfinir la famille en revisitant notre conception de l’amour lui-même, comme le fait bell hooks. Dans son essai À propos d’amour, elle affirme qu’on peine à s’aimer, au sein des familles notamment, car on adopte des définitions confuses de l’amour. Elle propose donc de caractériser l’amour comme « la volonté de s’étendre soi-même dans le but de nourrir sa propre croissance spirituelle ou celle d’autrui ». Plusieurs éléments découlent de cette définition. D’abord, cette « volonté » n’est pas un sentiment instinctif, mais un acte, un choix : « On n’est pas obligé d’aimer, on le décide ». Si l’amour désigne un acte, plus qu’une seule émotion, cela signifie qu’il doit avoir des conséquences matérielles et concrètes, et « il devient clair qu’on ne peut pas à la fois aimer une personne et se montrer blessant.e ou maltraitant.e ». L’amour peut donc être observé quotidiennement. Deuxièmement, si aimer est toujours un choix, il s’agit donc là d’un acte de liberté, à travers lequel les êtres qui aiment affirment leurs subjectivités. Et plus encore, selon cette définition de l’amour, celui-ci se donne aussi pour objectif la « croissance spirituelle » d’autrui, à savoir son propre épanouissement : l’amour, ici, est conçu comme nécessairement tenu vers l’accroissement de la liberté de l’être chéri.
Aimer, dès lors, c’est à la fois un acte de liberté pour soi-même, et un ensemble d’actions quotidiennement répétées dans l’intérêt de la liberté d’autrui.
A. R. : Oui. Et c’est là précisément tout ce qui devrait se jouer dans les dynamiques de transmissions saines : une recherche d’accroissement de la liberté de chacun et chacune.