La Maison Forte

« Je me suis aperçu que les méthodes et les outils qu’on avait développés n’étaient pas du tout utilisés »

Comment rendre accessible le savoir des scientifiques ? Pierre Rivière est chercheur en agronomie et animateur pour le collectif Mètis, également membre du Réseau Semences Paysannes. il a dû revoir les méthodes de transmission des savoirs pour que les paysannes et paysans puissent les utiliser.

Lors de précédents ateliers populaires de ce cycle thématique, nous avons constaté un paradoxe. D’un côté, on observe un certain engouement pour les recherches participatives mettant en dialogue citoyens et scientifiques et leurs partenaires. De l’autre, on nous met en garde contre un possible accaparement des savoirs vernaculaires par les institutions scientifiques. Or, vous vous êtes justement confronté à cette question, à travers votre parcours de chercheur agronome aujour­d’hui engagé dans un collectif paysan…

Pierre Rivière : En effet. J’ai une formation en agronomie, avec une option en amélioration des plantes. Autrement dit, une option en génétique. C’est un métier assez nouveau, qui a pris beaucoup d’importance après la Seconde Guerre Mondiale : on cherche des variétés qui pourront absorber assez d’azote, produire beaucoup et être adaptées à une agriculture intensive, à des processus agroalimentaires industriels. Mais moi, ce que je voulais, c’était travailler sur des approches participatives en agriculture biologique. J’ai alors rejoint un projet de sélection participative, avec des agriculteurs membres du Réseau Semences Paysannes qui se demandaient comment remettre au goût du jour des variétés anciennes, en travaillant sur celles-ci : il fallait donc faire dialoguer les savoirs des agriculteurs, développés depuis leurs champs, et les savoirs académiques. Nous étions en 2010.

La sélection participative végétale, c’était quelque chose de très répandu à l’époque ?

P. R. : En France, c’était encore le tout début de la sélection participative. Par contre, il y a des expériences depuis les années 90 au Moyen-Orient, en Afrique de l’Ouest et en Amérique du Sud, où chercheurs et agriculteurs travaillaient ensemble pour développer des variétés qu’on ne trouve pas sur le marché, des variétés adaptées pour des pratiques agroécologiques et artisanales. Il faut bien comprendre que la semence, c’est le tout début de la chaîne alimentaire, donc c’est un enjeu politique énorme. C’est pourquoi, en France, l’Etat est très présent sur cette question : il dicte ce qu’on peut semer ou non selon un cadre juridique strict, avec un catalogue des variétés autorisées. Et ces variétés sont toutes très homogènes puisque, pour entrer dans ce catalogue, il faut cocher de nombreuses cases. Cela peut s’expliquer par deux raisons. D’abord, l’absence de diversité au sein des variétés rend le vivant très lisible et donc plus facilement prédictible, contrôlable. Puis, ça permet de mettre en place des droits de propriété intellectuelle et donc de faire de l’argent sur la création de certaines semences. Par ailleurs, tout ce système juridique a été mis en place en 1942, sous le régime de Vichy, à partir d’une ordonnance du Troisième Reich obligeant à mettre en place ce type de catalogues.

Mais alors, les variétés sur lesquelles vous alliez travailler, très diversifiées, elles ne devaient pas rentrer dans ce catalogue, si ?

P. R. : On a réussi à le faire en jouant sur des dérogations et en travaillant sur de petites quantités de semences. En gros, la contrainte est devenue une opportunité : ça nous a obligé à réfléchir à une manière de s’organiser différemment pour gérer cette hétérogénéité. Mais, sur le volet commercialisation, au début de notre travail, il était impossible de vendre ces variétés. Ce qu’il faut aussi avoir en tête pour comprendre le contexte, c’est la difficulté d’accès aux « ressources génétiques », terme qui a été popularisé dans les années 90 avec la Convention de Rio sur la biodiversité, et qui désigne des variétés avec des valeurs biologiques particulières. Sachant qu’il y a eu une perte énorme de biodiversité depuis la moitié du 20e siècle, les États se sont organisés pour collecter ces espèces, dans les champs des agriculteurs du monde entier, et pour les mettre dans des frigos, comme le Svalbard en Norvège. Là on a vraiment affaire à un accaparement des savoirs, à un hold-up parfait : on a des communautés paysannes qui se sont organisées pendant des siècles pour gérer leurs semences et, en 150 ans, on a des institutions qui ont tout ramassé et qui ont mis en place des droits de propriété intellectuelle freinant l’accès aux variétés, et dans l’objectif aussi d’avoir des rendements économiques. Et bien sûr, l’argent n’est pas redistribué aux paysans. Donc voilà, c’est là où nous en sommes lorsque je rejoins ce projet de sélection participative.


Et alors, quels étaient les objectifs de ce projet ?

P. R. : Il y en avait trois. Un objectif technique : produire des variétés de blé adaptées à des contextes d’agriculture biologique, pour faire du pain de qualité, parce que les variétés achetées sur le marché ne correspondaient pas. Puis, un objectif politique : il y avait un besoin de reconnaissance du travail des agriculteurs. En collaborant avec des scientifiques, ils espéraient pouvoir ensuite aller négocier avec les institutions, notamment pour enfin pouvoir commercialiser leurs variétés et donc mettre en place un partage des avantages. Et le troisième enjeu était scientifique : il fallait publier et innover, faire avancer la discipline et l’état de la connaissance. Ces objectifs ont été élaborés ensemble. Du point de vue de la co-construction, c’était vraiment un travail exemplaire. On a défini ensemble les méthodes utilisées, on a mis en place un règlement intérieur, des relectures et validations collectives des articles publiés… Tout ça pour justement éviter un accaparement et une dépossession des savoirs paysans. Et, concernant les trois objectifs du projet, ça a très bien fonctionné. On a développé de nouvelles variétés très intéressantes, avec de bons rendements et de qualité ; les organisations paysannes ont été invitées au ministère pour évoquer leur travail et explorer des ouvertures juridiques ; on a mis au point de nouvelles méthodes scientifiques et de nouvelles connaissances pour faire évoluer la discipline.

Mais alors le contrat est rempli, non ?

P. R. : Oui, ça semblait idéal. Mais, à la fin du projet, j’ai rejoint le Réseau Semences Paysannes et je me suis aperçu peu à peu que les méthodes et les outils qu’on avait développés n’étaient pas du tout utilisés au sein du réseau. C’était trop compliqué : pour utiliser une base de données comme celle qu’on avait élaborée, il faut un informaticien, un statisticien… Donc aucune association paysanne ne les utilisait. Nos méthodes et nos outils ne pouvaient pas être transmis. Parallèlement, du côté institutionnel, je réalise qu’il y a des avancées autour de la commercialisation des variétés, mais pas du tout dans l’intérêt des agriculteurs. Les interactions avec les institutions étaient facilitées par la dimension scientifique du projet, parce qu’en réunion, concrètement, je rencontrais des gens ayant la même formation que moi, le même vocabulaire, la même culture. Mais ils n’avaient pas du tout envie de reconnaître le travail des paysans et d’organiser un partage des avantages. Eux, ce qu’ils voulaient, c’était déléguer la gestion des ressources génétiques à des associations bénévoles, qui vont donc produire en libre accès de nouvelles méthodes et connaissances sur des variétés intéressantes, pour que l’industrie puisse s’en emparer. Donc, notre stratégie n’était pas la bonne. Si vous voulez, il n’y a pas eu d’accaparement direct des résultats de nos recherches, mais une récupération de nos manières de produire des connaissances. Les outils et les modèles statistiques que nous avions construits sont adaptés aux grandes entreprises et aux sélectionneurs qui écrasent les paysans, mais pas aux associations de paysans elles-mêmes.

C’est face à ce constat que vous avez décidé de vous engager dans le collectif Mètis ?

Oui. Nous voulons y développer une recherche simple, que l’on peut mettre en œuvre facilement. Et conviviale, dans le sens où toutes les parties-prenantes peuvent maîtriser les outils employés pour produire des connaissances. Donc pas de bases de données ou de statistiques compliquées. L’objectif étant de créer du commun : on s’organise ensemble, avec nos propres règles d’usage, pour construire des alternatives qui profitent aux paysans plutôt qu’aux États et aux industries. Le collectif se trouve donc en Lot-et-Garonne et en Gironde, et on travaille sur l’autonomie alimentaire des territoires, en explorant des modes de production des connaissances plus émancipateurs et collectifs. Quitte, d’ailleurs, à se passer d’informations très pratiques, parce que certes telle ou telle donnée peut être super, mais on préfère ne pas y avoir accès plutôt que de devoir passer par des outils trop complexes, excluants et facilement récupérables par l’industrie.