Ely Chevillot est réalisateur de formation et d’aspiration. Il interroge aujourd’hui sa pratique en la confrontant à la philosophie, à des formes artistiques plus expérimentales, vidéo, installations, écritures poétiques. Dans cette recherche, lors de sa résidence à la Maison Forte, il s’est intéressé plus particulièrement à la question du lien.
« Ligarologie » : l’étude de nos liens.
Chercher à mettre en valeur nos liens, puiser dans les micro-événements du quotidien et des interactions pour faire émerger des puissances relationnelles au-delà des conceptions traditionnelles de la famille pourraient s’apparenter à une forme naïve de consolation intellectuelle face aux désarrois provoqués par des expériences familiales délétères. Ce serait pourtant sous-estimer l’importance du regard, de la pensée, de l’imagination sur nos émotions et nos rapports affectifs, capables de les transformer en profondeur. En fait, chercher le noyau relationnel de nos rapports aux autres vivants, c’est se rendre capable de nourrir émotionnellement des relations immanentes, souvent délaissées dans nos représentations ou nos institutions, comme celles que nous partageons avec nos ami·es ou nos cohabitants animaux. En ce sens, trouver une méthode pour écrire par la vidéo ces relations force un positionnement différent sur ce qui nous entoure, ce qui nous anime, ce qui nous constitue.
« Dans cette recherche, l’expérimentation vidéo insufflée par les concepts éclaire en retour mes lectures philosophiques abondantes. En essayant de faire le montage de la relation entre cet humain et ce cheval, ou de cet autre humain et ce chien, je pressens des répétitions, des gestes qui se dédoublent, des variations nuancées. J’aperçois des centres qui se distinguent dans ces cheminements en spirales. Tout à coup, j’imagine la relation entre des vivants comme un territoire, marqué par une musicalité particulière, une rythmique co-construite. Ainsi, se propose une écriture des liens en rupture avec les arbres généalogiques qui se dirigent linéairement vers un individu : ici, les relations s’établissent sur plusieurs dimensions parallèles, sont multiples, foisonnantes, en mouvement. Ce sont mes "rhizomes ligarologiques". Ils nous permettent de mettre en avant des modalités relationnelles non-anthropocentrées.
Et puis, penser le territoire sans autorité, exclusion, frontière ou démarcation, mais au contraire, comme espace de résonnance entre deux êtres, comme « chorégraphie ontologique » pour reprendre l’expression de Donna Haraway dans Quand les espèces se rencontrent, permet une autre configuration des espaces communs. Et déjà, les espaces d’expérimentation croisés des différents projets de La Maison forte entraînent mes ligarologies dans un nouveau champ de réflexion : celui de la question de l’individuation par la relation dans le contexte de l’éducation… Car c’est ce que le lieu réussit de mieux : susciter encore et toujours de nouveaux possibles pour diriger nos avenirs collectifs. »