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La Maison Forte

Sans titre

Une oeuvre d'Adrien Demont. Les nouveaux vitraux de la Chapelle aux lueurs des lucioles.

Adrien Demont, plasticien, auteur de bande dessinée associe à son œuvre l’hypothèse d’un récit dans lequel le spectateur trouve son propre itinéraire. Son matériau est la lumière qui révèle autant qu’elle efface le mystère, l’illusion qui trop nous attire. Pour ce travail, Adrien Demont s’inspire de « La survivance des lucioles » de Georges Didi Huberman qui explore la force symbolique de cet insecte, de Dante à Pasolini.

Par sa proposition Adrien Demont nous questionne sur notre quête permanente de l’éblouissement et sur le risque de tromperie associée ou sur la possible innocence retrouvée que cette quête autorise. Par l’image de la luciole, il nous pose en équilibre précaire entre le désespoir d’une disparition et le dépassement de nos peurs pour tester notre capacité à rester vivant avec au gré de ce travail sur les miroirs, une question : « Et si les lucioles n’avaient disparu qu’à la vue de ceux qui ne sont plus à la bonne place pour les voir émettre leurs signaux lumineux ? »


Le risque du vivant et de l’éblouissement

Avec cette œuvre « sans nom », il choisit d’investir ce que l’on croit être au château de Monbalen, une tour de défense, une chapelle, qu’il transforme en phare. Un monument qui, depuis son promontoire rocheux, éclaire une vallée que la nuit transforme en forêt océan. Les vivants qui résident ici, sont alors invités à naviguer dans ce qui devient un véritable bateau. Bâtiment sirène, dont le chant attire au risque de s’échouer. En choisissant le miroir comme surface d’expression, Adrien Demont nous dérive et nous ramène à l’alentour, au vivant environnant, au regard et à la conscience de chacun. Ici le sacré est inversé. C’est le regardeur qui crée le monde qui vient, au risque de s’éblouir, de vivre, de sombrer ou de s’élever. Mais cela on ne le sait qu’en s’approchant du miroir et de l’illusion qu’il nous présente.

Les lumières d’un monde de tromperie ou l’innocence retrouvée

Obsession récurrente de l’auteur, la luciole. Insecte, larve étrange dont le mystère, la multiplicité, ne touche que si l’on se résout à ne pas l’éclairer, si l’on s’empêche de l’approcher, si l’on ne cherche pas à comprendre. La, luciole dont la sécrétion hormonale de luciférase évoque le désir et sa traine de conseillés perfides que Dante décrit dans son œuvre. Sa lumière fragile est l’instant présent, l’absolu de la nuit. Il est le désert végétal de nos campagnes, celui de nos enfances disparues ou de la terre que l’on s’acharne à épuiser. Ce sont les mêmes lucioles que Pasolini fait bifurquer d’une possible perfidie à l’innocence perdue. Dans ce jeu de miroirs, chacun décide – dans sa propre part d’ombre - du regard qu’il porte sur lui même et sur le monde. Alors un nouveau mythe contemporain est possible, celui de la perte, d’un nouveau passage païen, d’une nouvelle spiritualité, d’une nouvelle danse, transe, de nouvelles pratiques de vivre. Autres désirs des corps, de la confrontation lucide aux peurs et aux illusions du miroir, jusqu’à la possible disparition de la chaire sous l’effet immédiat du transhumanisme. Car les lumières d’aujourd’hui, nos pauvres lucioles domestiques, sont artificielles. La lueur des écrans fascine, nous sidère, nous attire comme des insectes, elle nous dissipe autant qu’elle nous libère. 

Le reflet de nos équilibres précaires

 Face à ce lieu qui n’est donc qu’un état supposé de notre patrimoine, nous nous rappelons être sur la crête d’un changement, à l’aube d’un abime dans lequel nous sombrerons ou que nous dépasserons. Sur ce point l’artiste ne prend pas parti, il nous invite à la perte dans la pleine conscience, à l’expérience de la prise du risque dans l’équilibre entre l’ombre et la lumière.    

Dans ce lieu qui a traversé le Moyen Âge, ces flammes sont celles du paradis et de l’enfer, ici confondues. Elles racontent notre temps, un cauchemar où s’enflamment mille lucioles comme des vies qui vont se cacher ailleurs. Incantation, incarnation du bonheur qui se fait dépasser tout comme il se fait domestiquer. 

De la disparition ou du dépassement des corps

C’est donc un dessin d’anticipation que propose l’auteur, les lucioles ont fait œuvre de métamorphose, elles sont aujourd’hui des datas, la marque de l’automatisation des corps ou l’explosion des égos pour ne devenir qu’énergie mentale. Dans ce jeu de miroirs, à nous de choisir si nous sommes des neurones égarés en recherche de connexion au vivant ou si l’on se condamne à un métaverse aliéné.

 

Création : Adrien Demont
Graveur : William Dolignon.

  

Une maison forte : Ici la lumière devient phosphore, elle explose et fait réseau, atomes, étincelles. Ce vortex est une foule en danse qui gravit des étages symboliques vers une forme de conscience absolue où l’on peut aussi se perdre. Dans cet espace, tout tient à un fil, à la possibilité d’une expérience « perfide » au sens où, à l’aube d’un temps nouveau, elle propose littéralement de « violer sa foi », de se donner à une forme de danger dans le seul but de désapprendre. La seule condition pour dépasser cette peur est de traverser le miroir pour, après ce passage, interroger ce à quoi l’on restera fidèle.

Le chariot de foin : Inspirée de l’œuvre de Jérôme Bosch, Adrien Demont interprète la capacité des humains à s’entredévorer pour un feu de paille où l’on se bat tous avec avidité, jusqu’à incendier notre commune maison par notre incapacité à être nu face au vivant. Du paradis à l’enfer, il n’y a qu’un pas qu’Adrien Demont nous invite nous confronter à notre intime noirceur. En nous interrogeant sur notre  obsession à capturer les lucioles, celles que l’on chérissait tant hier encore, il nous rappelle que, par notre pollution, nous les avons éradiquées. Face à cette perte, le monde s’épuise désormais à recréer l’illusion de leur existence. Et cela nous rassure autant que cela éteint la flamme qui nous entretient.

Tournesols : Autre motif obsessionnel chez l’artiste, cette plante incarne pour lui le décorum le moins désirable qui soit. Ennui de l’enfance au cœur de sa campagne Lot et garonnaise, symbole de l’allumette qui s’éteint, de la chose qui se finit inexorablement, attirance pour la lumière du soleil qui brûle si l’on se tourne vers lui. Face au tournesol, nous sommes des Van Gogh perdus comme des lucioles, nous émettons en continu, une voix aussi puissante que fragile.

La mystique : Attiré par une forme de spiritualité réconciliée aux corps, au monde et aux peurs, à l’aspect sombre de chacun, l’artiste nous invite ici à inventer notre propre mystique à partir d’une luciole originelle. Cette étrangeté du vivant, dans le reflet qu’elle nous offre, nous dicte une forme de beauté libérée, celle que l’on cherche jusqu’au risque d’être irradié par notre absolue volonté de maîtrise du vivant.

L’innocence : Ici, Adrien Demont rappelle une des quêtes de Pier Paolo Pasolini confronté à ses propres lucioles. Comment s’obstine-t-on à pleurer ce qui est définitivement perdu ou comment le rêve des lucioles nous invite à sortir d’une dépression organisée en se déplaçant ailleurs, dans des endroits plus sombres encore. Cela on peut le tenter à n’écrivant plus, en ne décrivant plus pour mieux voir mais en travaillant à mesurer l’épaisseur de notre ombre, celle qui nous sépare du vivant. L’innocence est une invitation aux rondes païennes, au mouvement, au déplacement. Dans cette transe, la peur est  enfin dépassée pour une possible liberté recouvrée.