La Maison Forte

Pâturage tournant dynamique

Des herbivores en mouvement pour des sols vivants


Observer avant d’agir : un site entre falaises, vallon humide et plateau sec
À La Maison forte, nous avons d’abord observé, étudié et contemplé les 5,2 hectares qui constituent le site avant de prendre position, d’agir.

Le site est composé d'une partie haute sur plateau et d’une partie basse encaissée dans un vallon humide. Entre la partie haute et la partie basse, des micro-falaises calcaires sculptent le paysage, c’est la zone la plus abrupte, occupée par un boisement spontané. C’est aussi le lieu de résurgence de la source du site, qui alimente en partie la Masse d’Agen, affluent de la Garonne.

En essayant de comprendre les enjeux du site, il est apparu que le fond de vallon humide a une dynamique de fermeture très forte. C’est-à-dire que d’énormes ronciers cherchent à entraîner les anciennes prairies de pâturage vers la forêt mixte. C’est une dynamique tout à fait naturelle sous nos latitudes, avec les précipitations que l’on reçoit. Cependant, une des richesses du site est bien la diversité des habitats écologiques que l’on appelle aussi “mosaïque d’habitats”. C’est grâce à cette mosaïque que nous avons toute une pluralité de conditions microclimatiques et donc une flore spécifique associée qui permet l'établissement d’une multitude d’espèces tout règne confondu : champignons, végétaux, animaux, bactéries... Cette diversité, nous la considérons comme étant l’un des piliers du vivant dans ce secteur. Nous souhaitons donc la maintenir et la favoriser grâce à nos actions, ce que nous appelons “ménagement” du site.

Maintenir ces milieux ouverts nous apparaît donc essentiel pour des questions écologiques mais aussi pour une raison plus éthique : nous ne savons pas de quoi demain sera fait, mais nous pressentons déjà que des crises successives rendraient nécessaire de cultiver sur une large part du site pour se nourrir. Or si la forêt était amenée à gagner, il faudrait alors défricher pour pouvoir cultiver. Ce serait laborieux et abattre des arbres n’est pas une option que nous aimerions laisser envisageable.

C’est donc avec ces deux motifs en tête que nous avons décidé de maintenir les parcelles du fond de vallon ouvertes. Une autre raison vient appuyer d’autant plus notre prise de position : le paysage saisissant qui s’étend depuis la bâtisse laissant le regard porter jusqu’au lac, qu’il serait dommage de venir entraver.

Les équidés, une gestion douce… après un premier choc mécanique
La conquête des ronces était telle à la fin de l’été 2024 que nous sommes intervenus mécaniquement. Cela va bien à l’encontre du “ménagement” doux auquel nous croyons, mais c’est avec la ferme intention que ce serait la dernière fois que nous le ferions. En agissant en dehors des périodes de reproduction de la majorité des espèces animales et en dehors de périodes humides - ce qui abimerait le sol avec le poids des machines - nous avons réouvert de grandes prairies, qui seront alors pâturées par des équidés, les deux ânesses Lilly et Tulipe et Gadyr, le cheval.

La raison du choix des équidés est d’abord basée sur les compétences que nous avons en interne. Céline, chargée de l’action agro-écologique paysagère pour La Maison forte a un cheval, Gadyr et connaît bien les équidés. Mais les chevaux sont réputés pour abîmer les pâtures et être plutôt sélectifs sur le choix des plantes consommées. Les ânesses apparaissent alors comme un choix pertinent pour la gestion des ronces. Les premiers résultats sont probants. Nous aurions aussi pu opter pour des chèvres mais nous souhaitons conserver des clôtures amovibles légères en raison du pâturage tournant dynamique (PTD) et de la volonté de ne pas obstruer le franchissement des espèces au sein du site. Ce type de clôture ne permet pas de maintenir les chèvres dans un espace contrôlé.


Le pâturage tournant dynamique : régénérer les sols, nourrir le vivant
Nous avons donc pris parti de maintenir les espaces ouverts en faisant pâturer nos équidés selon les principes du PTD. Cette pratique vise la gestion globale de la nourriture disponible pour les animaux, tout en s’assurant la régénération des sols dégradés ou le maintien des bonnes conditions dans des pâturages sains.

Pendant longtemps, le surpâturage était pensé comme le résultat d’un trop plein d’animaux sur une parcelle donnée. Mais grâce au Savory Institute et sa recherche appliquée depuis plusieurs décennies, nous avons aujourd’hui la preuve que ce n’est pas tellement une question de quantité de bétail mais bien plus une question de temps de pâture, qui engendre le surpâturage. En effet, pendant des millénaires, les grands troupeaux d’herbivores, rassemblés en nombre et étant en mouvement constant pour se protéger des prédateurs, foulaient les pâturages naturels.

De cette dynamique ont coévolué les plantes prairiales qui recommencent la production par photosynthèse au bout de quelques jours après avoir été pâturées, boostées par les déjections des herbivores. Les pâtures s’en trouvent enrichies et stockent d’autant plus de CO2 grâce à la photosynthèse, et d’eau grâce à la matière organique présente dans ces sols vigoureux. Cette technique de conduite des pâturages par gestion holistique a déjà permis d’endiguer la désertification sur une surface supérieure à la moitié de la France, à travers le monde (37 millions d’hectares) !

À La Maison forte, nous conduisons nos pâturages ainsi, en s’assurant de déplacer les animaux au maximum tous les 3 jours et sans retour à la parcelle avant plusieurs semaines. Ainsi, le fourrage herbacé à le temps d’être reconstitué, et les déjections, digérées par le sol. Cela permet par la même occasion de gérer les parasites et donc maintenir une santé optimale des animaux.

Les animaux ont aussi la possibilité d’accéder à du fourrage ligneux. Essentiel pour tout herbivore. Nous avons d’ailleurs pu constater une amélioration de la physiologie et du pelage de nos animaux depuis leur arrivée sur site.

Sur le plateau dégradé par d’anciennes cultures de céréales, nous appliquons la même technique, de l'automne au printemps, lorsque les sols du fond de vallon sont trop humides pour accueillir les animaux et qu'il ne fait pas trop chaud sur le plateau. Ici, les enjeux de régénération sont d’autant plus importants. Nous espérons retrouver de belles prairies de pâturage d’ici quelques années…