ARTS PLASTIQUES / DESIGN / PERFORMANCE
Comment réhabiliter la "sauvage", la "mauvaise herbe" comme condition du vivant et de la place de l'humain sur son territoire ?
Lise Fovet est designeuse, formée aux questions du paysage. Au cœur de son sujet de recherche : Fabriquer un récit qui ne soit pas hors sol et participe à vivre le paysage au quotidien. Son hypothèse : faire l’expérience des savoir-faire et expérimenter d’autres relations, d’autres dynamiques que celles strictement productivistes. Pendant cette résidence, une évolution majeure s’est affirmée : assumer pleinement un travail de plasticienne et consolider l’intention de continuer, en séparant la pratique de design et la pratique plastique poétique, pour mieux comprendre comment elles se croisent et se nourrissent.
Son médium, le plus évident, le plus sauvage : la ronce. Ronce qu’elle a découverte par la vannerie et qui a participé à ouvrir son regard sur le vivant. Et dans ce processus, une surprise inattendue a surgi : la naissance d’un “personnage ronce”, figure intuitive, presque indisciplinée, qui accompagne désormais son geste.
Après s’être livrée à la cueillette de ronces sur le territoire, elle a constaté que ce végétal est relégué aux marges du territoire. Ronces du parking du pompe funèbre, ronces du bord de la RN21, ronces du fond de parcelle. La ronce signe les espaces banals, elle signale des mondes relégués, des mondes qui ne dialoguent pas. Pourtant la ronce est au cœur de l’écotone : c’est elle qui lie l’espace de la forêt à celui des champs, protège les jeunes pousses ; la ronce est l’espace de la rencontre, d’une richesse de biodiversité. La ronce aujourd’hui que l’on broie grossièrement. La ronce qui marque notre étrange équilibre dans le rapport que l’on entretient à la matière, ce végétal marque d’un « Je t’aime moi non plus », cette tige anarchique que l’on refoule et au sujet de laquelle tout le monde a quelque chose à dire. Bref, ce végétal qui survivra à la surchauffe climatique, celui que l’on croise dans l’espace dystopique de la métropole effondrée, a un lien à partager avec une civilisation qui peut tendre aux pratiques de régénération.
Comment tendre et filer ce récit ? Pour ce faire, Lise s’est livrée à une sorte d’anthropologie de la ronce. Rubus fruticosus (ronce commune), Rubus ulmifolius (ronce orme-feuillée), Rubus plicatus (ronce plissée)… 700 espèces, des milliers d’imaginaires. Laissée folle au coin du parking, sans cesse éradiquée et sur le retour, qu’est-ce que cette « mauvaise herbe » a à nous dire de notre impermanence ? En s’acharnant à l’éradiquer, on se rassure sur la capacité de sapiens à maîtriser, à tout nettoyer. On colle au végétal l’imaginaire de l’étouffement, pour mieux dissoudre le vivant.
Forte de ce bestiaire fantastique, Lise s’est ensuite attelée à une série de tissages. Supprimer les épines, les collecter, tordre les végétaux, ficelles, textiles… la ronce devient objets. Boules, méduses, cabanes flottantes… Lise tourne un long moment autour de ces monstres, déçue. Quelque chose dans cette volonté d’exposition vogue à contre-sens. Faut-il l’extraire de son milieu ? Jusqu’à une hypothèse simple : remettre ces objets au cœur de la lisière, permettre au végétal la reconquête, la régénération ; tisser l’humain à la contrainte. Faire avec. La proposition ne cherche pas à être belle, elle remet sapiens à sa place. Ce questionnement a connu un moment charnière : les temps de restitution, qui ont ancré la pratique, donné une mesure collective au geste, et confirmé la direction prise.
En parallèle de cette recherche plastique, Lise est allée à l’essence de la ronce, découvrant que le tanin, appliqué sur une feuille au pH neutre, permet une révélation des plantes sous effet de cyanotype. Suaire d’une histoire en commun, trace qui, sur le papier, lie l’humain au végétal ; et, pour filer la ronce, la superposition d’un récit à l’encre de Chine — nos vies, nos rencontres, nos tissages en liens comme épinés à ces végétaux. Comment, vivant ici, la ronce nous fait parler et vivre.
Un projet, aboutissement peut-être à venir : user de toutes ces expériences, savoirs acquis pour cabaner la ronce in situ. Dans un roncier, habiter et la faire parler. Pendant sa résidence, plusieurs formes et proto-œuvres ont émergé : les cahiers ronciers, l’écriture de textes et leur lecture devant un “public”, une installation et même une œuvre collective menée avec l’école ETRE.
Et aujourd’hui encore, des pistes continuent d’avancer : l’envie d’éditer ; le développement du roncier comme “lieu” où naissent d’autres récits et de futurs dossiers de résidence ; la poursuite du travail autour du motif végétal et de la matérialité du végétal, seule et avec d’autres.
Ce que cela nous inspire : une nouvelle fois, la nécessité d’avancer en acceptant de se confronter à ce qui gratte, ne pas tordre mais tisser. Observer, apprendre de la matière. Certainement même aller à la marge, résolument sur les parkings, au coin des cimetières, observer et s’inspirer de ce qui résiste.
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