CINEMA / PHILOSOPHIE
Ely Chevillot est réalisateur, mais son regard emprunte autant au cinéma qu’à la philosophie. À la croisée du documentaire expérimental et de la recherche conceptuelle, il travaille à déconstruire nos représentations classiques de la filiation. Il est arrivé pour un projet à l’intitulé singulier : la « Ligarologie ».
Ce concept, forgé par Ely, propose de substituer à la généalogie (l'étude de la lignée et du sang) une étude des liens (du latin ligare : lier, attacher). Là où la généalogie est linéaire et descendante, la ligarologie est arborescente et horizontale : elle cartographie tous ces liens profonds — souvent ignorés par la loi ou la génétique — que nous entretenons avec nos amis, nos compagnons non-humains, ou même les écosystèmes que nous habitons. Il s'agit de refonder l'idée de "famille" non plus sur ce dont on hérite, mais sur ce que l'on cultive.
La déconstruction du regard : de la fiction à l'essai
Ely est arrivé avec le bagage rigoureux du cinéma de fiction, où chaque plan doit être justifié avant d’être tourné. Mais l’immersion à La Maison Forte a provoqué une bascule. En se laissant déstabiliser par la liberté du lieu, il a opéré une véritable déconstruction de sa propre pratique : il a appris à laisser l’expérimentation devenir le point de départ plutôt que le résultat. En croisant les réflexions des chercheur·euses présent·es et en échangeant avec les jeunes de l’École ETRE, sa recherche philosophique s'est incarnée dans une quête de la "trace" sensible du lien.
Sa réponse artistique a pris la forme de "capsules relationnelles" : des tentatives de portraits qui ne s’appuient pas sur des noms, mais sur des fréquences. En filmant des amis avec leurs animaux ou en captant des interactions sonores et visuelles, Ely a cherché un nouveau langage filmique. En jouant sur la vitesse d’obturation, le ralenti ou le montage en parallèle, il a tenté de donner corps à ce que le philosophe Hartmut Rosa nomme la "résonance" : cette qualité temporelle et vibratoire qui fait que, soudain, deux êtres font monde ensemble.
Ce que cela nous inspire : Le passage d’Ely nous rappelle qu'en libérant notre regard des catégories juridiques et sociales — souvent trop étroites pour la richesse du vivant — nous pouvons repenser nos relations. La ligarologie devient alors un outil pour envisager la transition comme un élargissement de nos amitiés. Il nous laisse la preuve qu’il est possible de transformer nos systèmes d’obligations en ancrages choisis, qu'ils soient humains ou non-humains
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