Smart city, où est l’intelligence ?

Bruno Marzloff – Le concept de ville intelligente,

popularisé par les grands acteurs des nouvelles technologies,

se répand comme l’idéal des villes de demain.

Un système utopique dans lequel les services urbains

sont gérés et rationalisé grâce à un système

technologique centralisé, un système “intelligent”.

Effet de mode ou tendance lourde, cette vision

de la ville omet les intelligences humaines,

le jeu des acteurs et leur capacité de

créativité comme de résilience.

 

Texte publié dans la Gazette des communes le 12 mai 2013.

 

Le concept de ville intelligente, popularisé par les grands acteurs des nouvelles technologies, se répand comme l’idéal des villes de demain. Un système utopique dans lequel les services urbains sont gérés et rationalisé grâce à un système technologique centralisé, un système “intelligent”. Effet de mode ou tendance lourde, cette vision de la ville omet les intelligences humaines, le jeu des acteurs et leur capacité de créativité comme de résilience. Texte publié dans la Gazette des communes le 12 mai 2013.

Dans un récent exercice, Google interrogeait des experts sur la smart mobility. Nous avions choisi avec Anthony Townsend, auteur d’un récent ouvrage sur les smarts cities de critiquer Waze, l’application mondiale d’infotrafic par les usagers intégrée par Google dans Google Maps. Waze est une voie supplémentaire, une infrastructure comme une autre. Waze agit sur le symptôme et non sur les déterminants d’une croissance insoutenable des mobilités. Les deux articles se rejoignent pour considérer que cette « intelligence » sert astucieusement ses acteurs, mais ne fait que prolonger un modèle (l’infrastructure) par un autre d’une autre nature mais dédiée à la même finalité (l’infostructure prolongeant l’infrastructure). Où est l’intelligence ? Elle est ailleurs, dans une déflation de la mobilité subie. Mark Andreessen, patron de la plus grande société de capital risque au monde, va dans le même sens en militant pour une réduction drastique de la flotte automobile. La data et les services de partage permettraient, suggère-t-il, de réduire de 75% à 90% la flotte automobile en assurant un service identique, en réduisant les nuisances et en créant une zone de profit pour l’entreprise, l’usager et la collectivité.

Il n’y a pas loin de la smart mobility à la smart city. Ces deux concepts partagent les mêmes principes et les mêmes défauts. Ils participent l’un et l’autre d’une émulation entre une construction classique “par le haut” qui entend optimiser les infrastructures, et une architecture “par le bas,” qui entend faire prévaloir des modalités en rupture, convoquant le partage et la communauté.

Gouvernance partagée vs pilotage automatique

Le corpus éditorial des données, des communautés et des services interroge le sens des intelligences et leurs souverainetés : qui gouverne la donnée, ses algorithmes et leurs produits ? Aujourd’hui, l’urbain, indexé en intégral et en flux, est perfusée de données (horloge + GPS + contexte). Rien n’échappe à leur recueil généralisé. Leur traitement optimise les infrastructures, le temps, le travail, le voyage, le trafic, l’énergie, etc. La ville fait le choix de se programmer à l’excès, pour une productivité douteuse si on juge les résultats à l’aune des standards de croissance et d’urbanité. L’entrée aveugle par le numérique se révèle aussi suspecte que le fut la voiture. L’analogie avec l’urbanisme fonctionnel de Le Corbusier qui a conduit à la situation de congestion nous alerte sur les dangers de cette entrée numérique à tout crin.

Le numérique sera ce que l’on en fera. Au mieux, un pouls partagé de la ville et une gouvernance attentionnée. Au pire, son contrôle absolu et son pilotage automatique. Le privilège de la collecte et du traitement massif de la data confère une souveraineté hors du commun. Une poignée de giga opérateurs, seuls détenteurs de serveurs ultra-puissants, domine un consumérisme de l’information dont les usagers sont les producteurs, les médiateurs et les consommateurs, consentants par défaut aux produits dérivés.

 

La réappropriation des données comme revendication

La chute brutale de la confiance dans les réseaux sociaux rappelle que le pillage étatique des données personnelles est passé par là avec la complicité de ces entreprises. Tout est à reconstruire. C’est tant mieux car cet exercice de lucidité acquis, c’est une chance pour penser d’autres bases et d’autres finalités d’intelligence.

Rien d’étonnant dès lors que la réappropriation de ses propres données soit une revendication majeure. Cet intelligencement du monde appelle une souveraineté numérique sur la donnée respectant les nécessités des parties prenantes. « Chacun est l’auteur des données circulantes, issues de ses statuts et de ses comportements. » Si l’entreprise raisonne en termes d’appropriation de la valeur de la donnée, l’usager doit le faire à sa main.

Dans cette tension entre le consumérisme et l’absence de maîtrise des données, les citadins responsables et les entreprises classiques (legacies) cherchent leur voie et réclament leur dû. C’est ici que la puissance publique doit formuler son pouvoir, donc dire ce que sont le sens, les valeurs et le droit des intelligences pour le citadin et pour la cité. L’enjeu est alors de formuler la plateforme et la régie publique/privée qui hébergeront ces fluides et leurs transits dans le respect des divers protagonistes.

 

Bruno Marzloff