PLEIN CHAMP 2019

Retour sur la première édition du festival Plein Champ

 

 

Pour sa première édition du festival Plein champ, La Maison forte de Monbalen proposait au réalisateur Jérôme Descamps de mitonner une programmation cinématographique qui pourrait interroger/expérimenter la question d’une « agriculture politique et gourmande » : agroécologie, respect du Vivant, des animaux et des Humains… Dans le nécessaire changement à l’oeuvre pour inventer d’autres comportements de consommation, d’autres savoir-faire, d’autres savoir-être, la nourriture est un levier que tout citoyen peut choisir d’activer. Ainsi les 24, 25, 26 mai, le festival ouvrait sur le constat effroyable d’un monde agro-alimentaire déshumanisé avec « Notre pain quotidien » du réalisateur autrichien Nikolaus Geyrhalter : l’occasion de mesurer, 12 ans après (le film date de 2007 et fit énormément de bruit à sa sortie) l’impact du film d’abord (toujours aussi saisissant) et les éventuels changements… Le débat qui suivait, animé par les voix d’agriculteurs de la Confédération paysanne, ne laissait pas imaginer de véritables changements de fond : le lobby agro-alimentaire est extrêmement puissant, représente des intérêts économiques énormes et défend son modèle culturel et politique. Le lendemain « Zéro phyto, 100% bio », le documentaire de Guillaume Bodin apportait un éclairage plus nuancé et plus optimiste sur des pratiques de changement réelles et à l’oeuvre auprès d’élus particulièrement motivés, compétents et cultivés sur les questions environnementales : où il apparaît que faire le choix d’une alimentation bio, en cycle court, pour approvisionner cantines, EHPAD, organisations publiques… dépend d’une volonté politique déterminée ! Qui doit faire face à une opposition latente ou un laissez-aller complaisant. Mais la parole politique peut faire entendre la voix de 80% de français qui – d’après un sondage – plébiscitent la nourriture bio dans les organisations publiques. Oui sans doute : la production biologique en France même si elle a doublé en 10 ans, représente seulement 6¨% de la production nationale ! Là encore un débat suivait la projection : des élus, maire de communes voisines et membres de la communauté d’agglo du grand Villeneuvois témoignaient avec coeur de la difficulté de convaincre dans les assemblées de la nécessité du changement… mais que celui-ci avait lieu, à petits pas mais assurément.

Parce que l’agriculture doit faire face à ses contradictions et ses oppositions, pas seulement dans les grandes plaines céréalières ou les élevages intensifs : là près de nous, ici dans le Lot-et-Garonne ou dans la plupart des campagnes françaises, de nombreux candidats à l’installation en agriculture « autrement » – permaculture, agriculture bio, raisonnée, … – n’ont tout simplement pas accès aux terres ! Quand des terres sont à vendre elles sont immédiatement réquisitionnées par les agriculteurs déjà sur place qui cherchent le plus souvent à augmenter leurs surfaces de culture. Sans parler de tous les jeux de pouvoir et d’influences locaux – de discordes et d’embrouilles !… Un jeune ménage cherchant maisonnette, grange et terres n’a que très peu de chances de trouver vendeur ; c’est ce que Honorine Perino décrit avec courage et simplicité dans son documentaire « Les agronautes ». Elle filme la recherche de son compagnon et de sa famille dans la recherche de terres pour installer une activité de paysan boulanger. L’énergie, le talent, l’intelligence, la diplomatie que déploie cette famille sont particulièrement attachants… mais font la preuve que le monde de l’agriculture reste tout à fait clivé.

La belle projection en plein air du samedi soir proposait sur grand écran « The Lunchbox », un film indien de Ritesh Batra : retenue, sensualité, horizons d’intimités contrariés, destins qui se croisent et ne se retiennent pas… le rythme doux et sensuel du film place au centre un message d’amour que le goût, le soin porté à la cuisine, véhicule joliment. Dans la nuit (très) fraiche, le public attentif se serrait autour des braseros et de La Guinguette parée de toutes ses lucioles ! DJ Mestres terminait la soirée par un set tendre, doux et mélancolique.
Mais Plein champ proposait aussi un versant festif et gourmand ! Ainsi la formidable Floriane Tiozzo présentait avec ses musiciens un tour de chant dans la grange transformée en salle de concert (et de cinéma !) : énergie, joie, danses, un plaisir vocal vif et brillant. Le lendemain Rue Traverse faisait swinguer le public dans la cour…
Il faudrait citer aussi tous les producteurs, artisans réunis par le festival pour ses assiettes gourmandes : le pain de Jean François Berthelot, celui de Boris, les fromages de Loic Coulbois, le Bleu du Vercors, les agneaux de Daniel Bru, les charcuteries de Monsieur Bodart, les glaces de Mathilde, les fraises de la ferme d’Al Souysses, le vin de Bernard Coufignal, les Gaillac du domaine de Brousse, le vin de Causse de la famille Laurent, le Juliénas subtil de Fred Navennec, la bière de Henri Michez de la Braderie des Cèdres… tant de beaux produits, fruits de tant de travail et de générosité.

Plein champ a réussi cette alchimie entre une programmation artistique exigeante – avec la complicité de l’Utopie de Sainte-Livrade et du Florida – et une vraie grande fête populaire. Les déambulations entre les différents points de rencontres du festival, l’efficacité d’une équipe de quinze bénévoles, la beauté du site de La Maison forte… tout semblait concourir à un moment joyeux, simple et sincère.

Vivement la deuxième édition !