PIERRE SANGUE ET NICOLAS ROTH

Nicolas Roth et Pierre Sangue sont ce que l’on appelle des passeurs. Artistes certainement, l’un est plasticien, l’autre est compositeur, danseur. Ouvriers aussi, charpentier ou manœuvre, c’est sur un toit qu’ils se sont rencontrés. Depuis, leur numéro d’équilibriste continue. Sans filet, ils multiplient toute forme d’expériences de suspension, c’est peut-être même, la raison d’être de leur travail.

Avec  » ESPÈCES D’ESPACES », Leur terrain de jeu est donc l’espace, l’expérience de l’espace et de soit dans le lieu retrouvé c’est à dire, un espace sans fonction, prêt à l’appropriation : une utopie en déconstruction, une bifurcation entre quatre murs. C’est en cela, qu’ils font un pas de côté par rapport aux travaux de metteurs en scène bricoleurs comme Pierre Meunier. S’il y a chez eux aussi ce soucis de la fragilité, du guignol sur le point de chuter, le récit laisse une grande part à l’appropriation : nous n’avons pas là affaire à une pièce de théâtre, à un spectacle, mais à la construction d’un environnement qu’ils découvrent et détournent en live. On assiste au (dé)ssin d’un espace qui n’est plus réellement délimité, qui est sans fonction arrêtée et qui se traverse jusqu’à disparaître. Les gens ne sont plus des spectateurs, mais les passants de ces passeurs. Une seule question pour eux : qu’est ce que je fais là et là c’est où ? Aucune garantie de réponse ne vous sera faite. C’est un espace, sans assurance.

Leur matière, des trucs, des machines, des essais et le mouvement entre ces différents éléments. Il pourrait y avoir du Granular Synthésis dans leurs recherches, mais l’immersion proposée se construit sur le réemploi et sur l’opposé de la sidération. C’est une conversation entre les gestes et les matériaux qu’ils nous proposent et c’est peut-être la raison pour laquelle cette recherche technologique est touchante, elle est profondément organique. Réemploi de sons, d’éclairages, de respirations. Le niveau laser dessine un pont dans tout cela, le minitel accidenté devient « la prophétie » et nous connecte aux pierres, aux végétaux, à autre chose encore. Le temps est un mur, un miroir. Le silence, une distance. Dans cet espèce d’espace, ne reste aucun code autre que ceux que l’on veut bien s’autoriser à inventer quand on a enfin accepté qu’il n’y aura plus de repères. Par nature, cette expérience est donc celle du risque, de l’abandon, de la chute permanente. On se déplace dans leur environnement, sans but, et rien ne garantit que l’expérience fonctionnera, qu’elle prendra tel sens ou tel autre. La lumière se ré-allume pour un calage décidé à la seconde prêt et le spectateur peut lui même devenir fabricant pour déplacer tel ou tel élément. Il n’est plus passif spectateur applaudisseur, non assuré d’une consommation spectaculaire, peut être membre d’une mutuelle de sensation. Pas de SAV dans l’espace proposé par Sangue et Roth Constructions.

Alors s’il faut mettre une étiquette à cela, à ces espèces d’espaces, l’énumération de Pérec peut-être nous y aide car leur bifurcation oscille donc entre une volonté d’universalité du propos et une mise en exergue de l’individualité. Mais paradoxalement, quand Perec nous parle de son rapport à l’espace, c’est de nous qu’il parle. Nous dans notre rapport aux espaces, aux frontières, aux portes et aux escaliers, à notre environnement, aux volumes dans lesquels nous habitons, nous dormons, nos rapports aux pièces, à notre ville, aux autres villes, à notre pays, au monde… Comme l’énonce Pérec dans son projet : « L’espace de notre vie n’est ni continu, ni infini, ni homogène, ni isotrope. Mais sait-on précisément où il se brise, où il se courbe, où il se déconnecte et où il se rassemble ? On sent confusément des fissures, des hiatus, des points de friction, on a parfois la vague impression que ça se coince quelque part, ou que ça éclate, ou que ça cogne. Nous cherchons rarement à en savoir davantage et le plus souvent nous passons d’un endroit à l’autre, d’un espace à l’autre sans songer à mesurer, à prendre en charge, à prendre en compte ces laps d’espace. Le problème n’est pas d’inventer l’espace, encore moins de le réinventer (trop de gens bien intentionnés sont là aujourd’hui pour penser notre environnement…), mais de l’interroger, ou, plus simplement encore, de le lire ; car ce que nous appelons quotidienneté n’est pas évidence, mais opacité : une forme de cécité, une manière d’anesthésie. C’est à partir de ces constatations élémentaires que s’est développé ce livre, journal d’un usager de l’espace. »

Au bout de quelques minutes, plongés dans le noir, avec les sons comme seuls repères, on fini par comprendre qu’il n’existe désormais plus de lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources. Tout n’est plus qu’autorisation à inventer et à rester vivant. Il n’y a plus de scène, d’espace d’exposition, simplement une autorisation à être.

Nicolas Roth et Pierre Sangue, ne sont peut-être au fond, que des maçons de la déconstruction. L’expérience qu’ils nous proposent est celle de la perte, l’ouverture d’une faille, d’un interstice dans lequel chacun entre ou pas. Quand aujourd’hui, l’industrie du signe propose une réalité augmentée pour compenser cette perte, cette déconstruction et cette dissolution des sens, eux jouent d’une sorte de low synesthésie et font exploser la boite noire. Difficile d’être plus immergé que dans leur environnement mais chez eux, tout est branlant, tout est fragile, sur le point de s’effondrer, les artifices sont à nus. Alors le passant reprend enfin sa place, sa responsabilité de bricoleur de sens, de faiseur de place au monde. Une caméra rompt le signal, alors on la démonte, on la découvre et la bidouille ouvre à l’accident, au hors contrôle, au vivant. Quand Wagner faisait construire l’opéra de Bayreuth pour mettre en son sa synesthésie du Ring, Roth et Sangue, investissent les hangars, les friches et leur redonnent ce pour quoi elles sont faites : produire une promesse de possible.

Ce qui nous touche certainement le plus dans cette affaire improbable, c’est qu’il n’est pas très difficile de se projeter dans ce bac à sable, de vouloir tenter de connecter son cœur à la prophétie, de saisir une tronçonneuse pour ouvrir une fenêtre sur ce que l’on ne sait pas, de dormir là, couverts de leurs sons, pour ressentir la pluie tomber entre les tuiles et pour rêver à comment construire un toit. Ce qu’ils construisent est donc une cabane, un bac à sable, donc : une poésie contemporaine et de résilience. Avec espèce d’espace, expérience fragile et in-reproductible, tout est bifurcation, fin du monde de la calculabilité, et de la vitesse de l’algorithme, promesse peut être du vivant retrouvé et d’une ouverture au déménagement.