Mars, choisir d’être heureux

Ça y’est, nous allions fêter nos un an, nous étions sur la rampe de lancement et nous étions heureux simplement, le printemps arrivait donc, enfin ! Ni fiers, ni rien d’autre au fond, juste heureux d’avoir construit une forme d’improbable durant cette année écoulée. Faire sien le dicton de Monbalen où l’on vit : « Fais bien et laisse dire ». Et puis, l’enfer ou juste ses premières flammes. Nous étions 13, préparant le Jour J#3 « C’est un jardin fantastique » et tous, là, nous nous sommes arrêtés, suspendus par un truc que l’on ne connaissait donc pas, le confinement. Sidérés. Confinés. Alors rapidement, l’envie de réfléchir, de travailler sur ce qui nous arrivait, au delà de l’enceinte de La Maison forte. Prendre le temps enfin, ne plus être dans un rythme qui de jour en jour révèle sa vacuité, construire un récit, faire de l’accident une expérience et tout coucher dans un « confiné de Canard », comme une suspension profitable. Et puis, à l’heure d’écrire ces quelques lignes, une colère sourde, qui nous tient encore, depuis quelques jours. Tout est mélangé, contre ceux qui veulent revenir vite « à la normale », alors que c’est « la normale » qui nous a mis dedans, ceux qui cherchent un responsable autre qu’eux mêmes, les élus, les sachants, ceux là même qui doutaient d’un effondrement il y a six mois encore, et qui nous demandaient, à nous, de faire nos preuves. Ceux qui maintenant nous signifient qu’un projet artistique oui, mais sans publics, car désormais ce sera sans budget parce qu’il faudra prioritairement protéger les rentiers du système. L’effondrement que l’on vous dit et toujours la même socialisation des pertes, la même privatisation des bénéfices passés et à venir. Ceux qui n’ont rien vu venir et ne cherchent aujourd’hui qu’à sauver ce qui a planté : leur modèle dominant. Travailler, se forcer et se dire que : « C’est comme cela ». Fais bien et laisse dire. Rêver même que cet arrêt d’un modèle, pour nous aussi, peut devenir une liberté, même si on n’en mesure pas les contours. Imaginer alors de se reléguer de ce monde à défaut de pouvoir agir dessus. Envie de dire : « OK les gars, gardez les clés du camion planté dans le mur, nous on retourne à notre bac à sable. » Au fond, tout est dit dans le texte de Nicolas Mathieu, des sentiments qui nous traversent aujourd’hui et pas envie de s’attarder plus sur ces émotions. D’une certaine manière ce serait indécent. Juste dire que la colère et le renoncement font parti du deuil. En revenir au sens de cette chronique, pourquoi, comment construisons-nous une aventure ? Peut-être alors accepter de quitter LE système tout en restant dans le monde. Accepter que l’on ne joue pas les mêmes règles du jeu ou que, vouloir les jouer, c’est – dans ces conditions – s’empêcher de changer. Pousser la radicalité. Même dans la confusion.

 

 

Une photo simplement :

Un cliché pris à l’arrache, au pied du four de Laurent Tixador que nous continuons de construire obstinément. Les confinés là, leur Koronakiss en bouclier, clic photo, sans cheeeeese cette fois. Et puis révélation, on perçoit que cela ressemble à une sorte de Cène, païenne, l’étrange fin d’un monde, une suspension apocalyptique, peut-être un des derniers lieux à construire une proposition culturelle quand tout est à l’arrêt. Nous sommes suspendus. L’air libre, heureux et grave. Le papier d’un quotidien local, la photo envoyée, peut-on diffuser cela ? Qu’en dira-t-on ? Que diront les voisins ? Peut-on donner le sentiment ainsi alanguis de ne rien faire ? De vivre joyeusement la crise ? De participer à l’insoutenable apartheid social que l’on a vu se jouer sur les routes de France en quelques heures ?

Et si l’on s’en foutait ? Faut-il afficher le salaire des quelques photographiés présents soit 6 000 balles cumulés, à tout casser, pour être « respectable » ? Doit-on se photographier vautrés dans un canapé, sidérés par une télé que nous n’avons pas ? Faut-il rappeler que nous ne sommes pas des touristes réfugiés, tous travaillaient là depuis une semaine avant la décision de confinement ? Doit-on devenir des spécialistes de la crise sanitaire en cours avec un avis sur tout pour être visibles ? Faut-il s’occuper discrètement à sauver le coup d’après ? Doit-on raconter dans le détail les règles de distance physique que l’on s’impose ? Non. Désormais fermés aux publics, un temps indéterminé, les voisins, c’est aussi une question qu’il va falloir revoir. Personnellement, plus envie d’être un lieu public, un lieu « sous tutelle » pour quelques croquettes. Envie d’être ouverts aux humains. Et ces humains sont là, au bout du chemin, dans le village, ou plus loin de quelques kilomètres et même, ils sont métropolitains, connectés. Ces humains sont sans frontière. L’humain est une unité propice à la contagion. Mais plus envie de rendre des comptes à de faux clients, à des voisins indéterminés, juste parler aux humains qui hier, aujourd’hui et demain continueront à croire qu’ensemble, on peut tenter le monde différemment. Résolution 1 : revoir les mots et nos obligations. Nous ne sommes pas public, nous sommes ouverts, nous ne cherchons pas à toucher les voisins, mais des humains qui se reconnaissent. Et s’ils sont près de nous, c’est mieux. En attendant, nous les livrons avec le Love Truck, sans distinction.

 

Monsieur M :

Fort de cette décision, le temps de la sieste n’est plus coupable et cet après midi là nous sommes un peu comme cotonneux, à coté de nos pompes quand on traverse la cours. Là, rupture du confinement. M, dans sa voiture sans permis, un opéra à fond dans la carlingue. Nous sommes ouverts certes mais plus depuis 20 jours. On s’approche, bêtement inquiets. Et là, M. juste joyeux. Nous lui faisons un Koronakiss, et l’on rit. Et puis, lui dans sa voiture, nous à distance de koronakiss, on parle. On parle de sa peine, des hôpitaux de jours qui ne peuvent plus l’accueillir, de sa main qui pour la première fois de sa vie n’a pu découper un poisson d’avril. Les larmes alors. Je m’enquiert : « M. tu le savais bien toi, t’es conscient, tu l’as bien vu venir ce bordel ? » « Non Bruno, décidément, pas à ce point, ça me tord le ventre mais, là je regarde la chapelle, je vois cette petite maison mobile, et je trouve génial que, quelque part, ça continue. Ça me donne envie, ça me donne la joie, pour cette journée. » M. quand on doute de à quoi on sert et où l’on va, notre présence peut-être te donne de la joie, mais n’oublie pas le bonheur, la réassurance que tu nous donnes et nous procure. Tu calmes la veine colère.

Et puis il y a X, Y et Z qui « forcent » la porte que nous n’avons pas, parce que même à la campagne, l’isolement devient intenable. C’est une véritable douleur de devoir dire « non », de ne pas pouvoir répondre à cette détresse, un peu plus palpable chaque jour. Alors « la Cène » se réunit, évalue chaque demande, confirme le confinement et mesure le risque. Parfois on retrouve donc X ou Y au jardin, avec des outils séparés. Nous sommes dans la distance physique et l’on ne partage ni la même table, ni le même pain. Étrange affaire cette histoire que chacun écrit dans son coin.

 

Choisir d’être heureux :

Choisir d’être heureux

Derrière tous les phénomènes de dominations et de captations, vous trouvez de la peur.
Le désir c’est le contraire de la sidération. Le premier élément c’est de retrouver une énergie du désir c’est-à-dire une capacité de débloquer l’imaginaire qui permette effectivement de redire : “oui d’autres voies, d’autres mondes, sont possibles”. Nous avons besoin de nous remobiliser du côté des forces de vie. Et à ce moment-là, la capacité à opposer au couple des mesures « mal être et mal de vivre » un autre couple qui est celui de la simplicité et de la joie de vivre, devient un acte de résistance politique.
Quand les systèmes de domination sont fondés sur le malheur et sur la maltraitance, choisir d’être heureux, c’est un acte de résistance.

Patrick Viveret

 

BC

 

Joie : 6/10
Difficulté : 1/10
Fluidité : 9/10
Inquiétude : 10/10
Galère : 1/10
Fatigue : 3/10

INSPIRATIONS

Résilience, barrière sanitaire et bisous.

Résidence (surveillée) de Laurent Tixador. Peut-être n’y aura-t-il pas de fin, c’est l’enjeu d’une telle aventure.

La difficulté du confinement. C’est la chanson que l’autre fredonne et qui nous donne envie de le tuer…

L’art du déséquilibre, à l’oeuvre un peu partout dans le monde.

LOTUS FLOWER

Fais ce que tu veux
Je vais rétrécir et je vais disparaître
(…)
Il y a un espace vide dans mon cœur
Où les mauvaises herbes prennent racine
(…)
Doucement nous nous déployons
Comme des fleurs de lotus
Parce que tout ce que je veux, c’est la lune au bout d’un bâton
Juste pour voir
Juste pour voir ce que ça fait
(…)
Nous allons rétrécir et nous serons silencieux comme des souris
Et pendant que le chat est loin Faire ce que l’on veut
( …)
Je danse autour d’une fosse
Les ténèbres sont en-dessous
Je ne peux stopper tes habitudes
Juste pour alimenter ta logique hâtive
Écoute ton cœur