MAI, GOURMAND

 

 

Sous le tilleul nous écrivons ce temps de mai, déjà passé. Et puis comme le temps court, la mémoire s’efface. Mai… nous avons perdu le fichier du journal studieux et quotidien… une newsletter est partie sans liens… et tout continue, sans drame inutile. Il y aura simplement des trous dans ce récit. Nous quittions donc avril sous les rayons d’un soleil qui annonçait l’été et mai n’a pas su s’installer. Le climat était aux chocs, la vie, elle, semblait abonnée à la douceur. On nous dit que mai n’est plus ce qu’il était, il faudra faire avec.

 

 

La synergie enfin !

La première rencontre animée par Johann et Marion sur le thème du « Jardin politique » nous avait bien décontenancés : nous sortions, sans plan, sans projet, sans vision claire de cet atelier ; le temps a fait son œuvre, là encore. Dix jours après nous nous retrouvions à nouveau pour faire un point sur nos envies. Alors que nous avions bien appris qu’il fallait procéder, et envisager le domaine de la Maison forte par zoning, nous ne trouvions pas de lien dans ce projet. Pas de liens… jusqu’aux caravanes mobiles de Graziella. Et si le projet d’aménagement était les chemins, simplement, et non des zones arrêtées, prédéfinies ? Et si la question politique était celle du parcours ? Comment par l’itinéraire nous pouvions aménager ce site ? Au fil des échanges, un groupe hétéroclite s’est naturellement constitué. Sans que les choses se disent, il semble que Graziella mène la danse derrière ses poulaillers, Sébastien apporte une vision pédagogique et économique à l’écosystème, Alain expérimente la dimension sociale et esthétique d’un tel potager partagé. « Je ne m’engage pas, mais j’en suis, des fois je ne serai pas là, mais je suis réglo ». Deal ! Enfin, Alain rejoint l’écosystème.

Ces trois font un, si différents, si libres et si complémentaires… c’est donc par les chemins qu’ils vont construire ce jardin politique.

Notre second chantier procède du même système de déconstruction/reconstruction. Comment faire écosystème culturel territorial ? Comment mesurer la Responsabilité Sociale des Organisations culturelles ? Avec nos amis du Florida notamment, nous cherchons, déconstruisons pour, dans le flou, toucher du bout du doigt, l’idée d’aller à la recherche des subjectivités, des relations. L’enjeu : trouver un dispositif qui, entre partenaires d’un « commun », laisse des traces et offre une réflexion sur la capacité à faire ensemble. Nous ne savons pas comment faire lien, nous explorons.

Faire ensemble, c’est le projet de notre « code social ». Comment produire une « constitution » capable d’associer une foncière éthique, des usagers, des acteurs économiques ; le tout, géré par une association ? Comment associer objectivation des actions, liberté, équité, ouverture et accueil ? Là encore, nous amorçons la déconstruction du premier modèle, trop complexe donc peu appropriable, mais nous comprenons mieux le chemin qu’il nous faudra prendre désormais. Julien réfléchit à la façon de nous accompagner dans cette tâche. Une urgence, néanmoins : les contrats missions. Comment les plus investis sont-ils engagés dans cette construction commune ? Comment être ouverts, permettre la liberté de chacun et garantir la solidité du système ? Nous finalisons le projet mission de Graziella. Son temps d’incubation sera court, tant la place qu’elle a prise dans l’écosystème est une évidence, tant il est clair que son élevage de poules va fonctionner. Toute personne qui découvre ses poulaillers comprend que le soin apporté à l’élevage, on le retrouvera dans notre assiette. Et d’une certaine manière, en conscience, changer sa relation aux animaux, c’est incarner un changement de relation à l’environnement. Ce temps d’incubation sera plus concentré sur un modèle économique qui associe achat des œufs et soutien à cette initiative agricole nouvelle. Nous réfléchissons donc à une seconde incubation la concernant. Peut-être Graziella pourrait-elle prendre en charge le déploiement de la forêt comestible ? Sébastien avance lui aussi. Chemin plus complexe. Equilibre à trouver entre la réussite de son projet, le jardin de l’Amie Co et l’investissement dans un écosystème qui consomme autant qu’il produit. Ce qui fait la différence pour le moment c’est justement le protocole d’incubation et le soin particulier que mettent à cet endroit Victoire, Florence et Philippe pour accompagner chaque porteur. Les choses se font dans la confiance et dans la parole claire. Aux dernières nouvelles, Sébastien renforcerait la dimension expérimentale de son incubation. Il y va franchement. Et bizarrement cette approche, cette connexion nouvelle, renforce la confiance.

 

Canal toute !

Les travaux continuaient depuis le mois d’avril à la Maison forte (la rénovation de deux chambres) au point où l’on semblait avoir abandonné l’idée d’une fin et l’extinction du son des perceuses quand Kalangatà est arrivé à La Maison forte. Nouvelle formation musicale de Florianne Tiozzo aux rythmes plus afro et latinos. Une force tranquille qui, de dessous les caves, couvre le bruit du chantier aux rythmes de l’accordéon, des percus et de la contrebasse. Repas impromptu, un soir, avec Mayu et Isaac deux musiciens brésiliens du groupe. Curieuse conversation pour savoir d’où l’on vient. Mayu raconte l’histoire du livre d’enfant aux dessins des falaises « d’echtretate ». Dans son village au bord de l’Amazonie, Mayu rêvait de découvrir « pour de vrai » ce paysage, et cette image l’obsédait. Sa mère lui répétant simplement que certains rêves, quelques fois, déçoivent et qu’il est parfois nécessaire de les oublier. Et puis, au fur et à mesure des années, ce village de la taille de Monbalen, s’est asséché. L’eau ne court plus et pour vivre, il faut le quitter. Le besoin d’un avenir et l’amour de la musique leur ont fait traverser l’océan… et découvrir les falaises d’Etretat. Et c’est la seule fois que Mayu a pleuré en France. La sortie de résidence qu’ils nous ont offerte était belle, simplement. Emouvante aussi lorsqu’on comprend qu’il n’y a peut-être jamais eu de musique dans ces caves, certainement pas de musique amplifiée et probablement pas de sons venus de si loin. Nous découvrions avec eux, un nouvel espace de la Maison forte. Au fait, Kalangatà ne se traduit pas en français. Pour cause, ce mot veut dire la capacité d’apprendre autrement que par le cerveau, par la sensation et par la vibration simplement.

Et puis un jour de mai encore pluvieux se gare une voiture dans la cour. Nous finissions le bar de la Guinguette. Arrive une femme dont la présence lui est ici commandée par « le patron ». Nous ne posons pas plus de questions, nous l’accueillons, pour la visite qu’elle demande. Sans jugement, c’est une règle que nous essayons de tenir, rester éveillés… à nos préjugés notamment. Elle visite la maison et la commente avec précision, comme si elle en connaissait les moindres recoins. A. s’arrête là où l’on sait que d’autres ont ressenti « des énergies ». Bonnes ou mauvaises, il ne semble pas que cela soit la question, il s’agit plus de leur puissance et de leur origine. Nous écoutons, à distance, mais attentif. L’étonnement est plus grand lorsqu’elle entre dans la cage d’escalier voutée et lit les chapiteaux qui nous interrogent depuis près de deux ans. Nous retenons le hibou qui, dans le battement de ses ailes marqué par douze mouvements, résonne avec la rose gravée plus haut. Nous serions non pas dans un escalier mais dans un oratoire templier. Ce qui est aujourd’hui La Maison forte se serait construite autour de ce premier lieu, durant mille ans. Et cela continuera. Apparemment, une ligne, la même depuis l’origine, ce lieu a été un espace de passage et d’hospitalité. Nous ne ferions que poursuivre quelque chose qui nous dépasse. Des rives de l’Amazonie aux espaces quantiques nous restons sur nos gardes mais l’on ne peut rester indifférents à la découverte, chaque jour accrue, d’une dimension qui n’est pas la nôtre et d’un lieu dans lequel nous ne sommes que de passages. Dissolution d’un sentiment de propriété, ouverture aux communs. Nous ne savons pas.

Les canaux sont donc tout azimut ce mois de mai et, pour être francs, nous nous sentons plus à l’aise dans la bulle de la radio locale. Sur 93.6, nous restons impressionnés par la passion de ces gens qui font vivre ses associations radiodiffusées avec pour seule intention créer du lien sur un territoire. En 20 minutes, on interviewe les journalistes autant qu’ils nous questionnent pour découvrir une phase différente de notre histoire, une phase moins communicante, plus simple et plus humaine. Et pendant ce temps, les meilleurs ami(e)s se foutent de la rencontre entre le Macha Beranger agenais et le porte-parole nicotiné de La Maison forte. La bienveillance est un long cheminement… Même la malveillance est drôle, quelques fois.

 

Plein champ

Cet improbable festival « Ciné, mangeaille et bout de gras » arrive enfin. Un thème, une invitation : pour une agriculture politique et gourmande. Deux mois que nous avons lancé cette impossible aventure et tout s’est joué rapidement. Alors que l’on courrait d’un bout à l’autre du département, que nous posions des panneaux publicitaires, à l’envers, sur les routes départementales, tout se mettait en place, de manière étrangement fluide. Nous sentions quelque chose de fort arriver… Cette force, c’est d’abord celle, désormais habituelle des amis qui viennent de toute la France nous aider, c’est celle aussi, plus surprenante de ceux que l’on n’attendait pas. Ceux qui viennent pour un coup de main et reste, in fine, une semaine entière avec nous. Près de 20 personnes, plusieurs centaines d’heures offertes à ce projet. Pas envie de donner de bons points, contentons-nous d’instantanés humains. Le « tout noir ce soir », dont on voit la blanche banane traverser la nuit et qui transmet de la joie, le « tout calme » un fil électrique dans chaque main qui connecte et déconnecte tout pour que rien ne saute et que « la maison festival » soit toujours en charge, le « tout nouveau » en plein froid qui garde la porte et semble sincèrement joyeux d’accueillir les visiteurs, tous, tout sourire. À la fin de ce week-end, nous sommes « tout nouveau », « tout noir ce soir » et « tout calme ». Certains parlent d’une famille, le terme déplait au plus grand nombre. En alternative, nous ne nous accorderons pas ni sur celui de tribu, ni sur celui de gang. Nous ne savons pas. Ce qui arrive, c’est aussi l’inquiétude du temps et une étrange énergie de solidarité. Tant d’effort pour une probabilité de pluie et d’orage à 80%. Probabilité qui chaque jour s’affirme. Dès le jeudi, débarque le « gang de l’amour ». Ces voisins de La Maison forte, se réunissent pour une séance de méditation, la veille du festival. Pour certains il s’agira de laisser tomber la pression, pour d’autres d’appeler le soleil et, pour les plus retords, de piquer une petite sieste. Si l’on n’y croit pas, les faits : il n’a pas plu, météo France s’est planté, bien qu’il ait fait froid. Tant de choses à dire sur cette rencontre, cette programmation, cette cour emplie d’images de cinéma, ces braséros autour desquels on se rassemble… Tant de choses à dire, gardons ce que vous n’avez pas tous vu :

On l’a fait. Cette joie simple de se retrouver émus par la fatigue – et par quelque chose de plus fort – le dimanche soir dans cette cour, enfin ensoleillée, et vide de publics. Un debrief où l’on retient simplement la joie d’être ensemble d’avoir fait groupe, déjà. Un engagement nous le referons l’année prochaine, nous garderons le même thème et cette fois, nous n’aurons pas deux mois pour construire tout cela mais une année pleine.

La grange magique. Apprendre la résilience c’est une fois encore découvrir et investir des lieux que l’on ne connaissait pas. Il pleuvra donc, réunissons tout le monde dans la grange. Armada de 5 personnes pour un nettoyage en règle, en une demi- journée, démontage d’un quart de la scène prévue devant la chapelle et magie : la charpente de ce lieu s’éclaire et nous offre une salle de concert et de cinéma. Ce multiplex des champs nous pourrions l’appeler « le cinéma des amis ».

Jérôme et ses recettes. Nous savions Jérôme formidable. Nous connaissions son amour pour le cinéma, pour un partage généreux et exigeant avec les publics et déjà nous avions savouré son goût pour la cuisine. Là, invité en tant qu’artiste pour ce festival et pour une résidence sur ses projets nous l’avons vu s’équiper de son tablier dès la première heure. Calme, il était là et là et là, partout en même temps. Une miche de pain sous le bras, le poivrier dans l’autre, il a fait sa place jusqu’au soir du samedi où il s’est discrètement installé au coin du projecteur, un verre de vin à la main, rigolant de quelques scènes de The Lunch box. Il aime le cinéma définitivement, pour lui et pour les autres. Mais Jérôme a plusieurs vies. Pour tenir ses échéances, il se levait dès 6h du matin, s’attelant à l’écriture de ses « petites recettes » où comment faire le puissant portrait de gens du quotidien au gré de goûts et de préparations culinaires ? Emouvants récits qu’il se mit à partager de table en table dès le surlendemain pour l’ouverture de la Guinguette. Simple émotion de l’envie du partage. Jérôme reviendra autant qu’il le veut, cette maison est la sienne désormais.

Électrique Marcel. Il fait partie des premiers usagers de La Maison forte. Nous ne connaissons pas réellement son âge tant la maladie l’a diminué. Mais Marcel reste là, ne ratant quasi aucune de nos propositions. Vif, il sort énervé de la première représentation : « Notre pain quotidien », « Si c’est pour nous montrer cela, pas la peine, on le sait déjà et c’est pour cela que nos choix sont différents depuis plus 20 ans ». Néanmoins, lui et Catherine sont présents le lendemain et prennent part au débat. Mais Marcel ne lâche rien, dès le dimanche, ponctuel il arrive à l’heure au volant de sa voiture automatique. Alors que l’on s’enquiert de savoir s’il a bien compris que nous n’aurions ce jour que des dessins animés, il nous confirme que c’est ce qu’il adore. Dans ce cinéma aux minis chaises, nous installons un fauteuil pour Marcel et la séance démarre. La cave est pleine de mômes. Puis ce qui devait arriver depuis trois jours arriva, coupure de courant. Noir dans les caves, l’ogre sortira-t-il croquer les gamins ? Marcel demande alors à tous de se calmer et propose de chanter ensemble des comptines d’un autre siècle. Quand nous revenons dans la salle, Marcel assure et tous se marrent, la séance redémarre.

La soupe forte. Ce festival croise les initiatives tous azimuts. Au centre, construire le goût d’être ensemble. L’idée du concours de soupes était bien vue et quatre équipes s’y sont attelées. Effet bluffant de cette prise au jeu. Ces soupes ont été créatives certainement mais plus encore, nous avons vu près de vingt personnes courir mixeur à la main aux quatre coins de la Maison qui pour son céleri, qui pour sa patate douce. Plus encore c’est l’énergie offerte à tous et partagée qui nous a surpris. Et ce témoignage final, le même pour tous : il y avait l’envie de faire ensemble. Alors continuons.

Le festival 4D enfin. Nous sommes à la campagne, face à l’incompréhension d’une institution culturelle notamment qui s’entête à combler « les déserts culturels ». Dans la tête de quelques uns, Il s’agirait même, désormais, d’investir les mairies et salles municipales pour diffuser, à tous, les œuvres du Patrimoine. Vois ma Joconde et tu seras plus malin ! Techno vaine et égocentrisme hors sujet, nous avons inventé mieux et par accident. Alors que, dans l’urgence, nous réalisions la communication de « Plein Champ », nous avons peiné à trouver une image d’illustration jusqu’à ce que « Google image » nous serve ces deux Harry Potter des champs. À trois heures du matin, bêtement, mais joyeux, nous avons fait un clic droit : « enregistrer sous », pour prendre l’image, sans vérifier les droits d’auteur. Alors que notre visuel courrait sur Facebook, nous avons remarqué que les likes dépassaient les frontières de notre département et que les transferts se concentraient sur la région Rhône Alpes. Tout allait bien jusqu’à ce que Lilian et Dylan se reconnaissent sur l’image. Agacement et demande de retrait de l’image, justifiés. Après quelques échanges, nous comprenons que nous avons simplement été maladroits et que nos enjeux sont les mêmes : refaire lien social sur la question agricole. Leur histoire est simple, c’est celle du « bleu du Vercors », fromage fabriqué entre la Drôme et l’Isère. Chaque année, les producteurs se rejoignent d’un côté du département pour célébrer leur fromage, une part de leur identité collective. Dans ce cadre, ils se sont accordés il y a quelques années sur une fête dont le thème était le cinéma et tous ont produit ces images désormais célèbres, bien malgré nous. Lilian et Dylan n’élèvent pas de vaches laitières mais se sont prêtés au jeu, par solidarité, par reconnaissance. Suite à cet échange, ils nous accordent un droit d’usage de l’image et naturellement nous commandons quelques kilos de Bleu du Vercors. Ainsi, durant tout le festival notre affiche a eu le goût et l’odeur de leur image. Nous étions en 4Dimensions, lowtech et super fiers de ce lien.

Voilà, ce qu’il reste à chaud, de cette fête et de l’envie de faire ensemble. Encore et plus.

(lire la synthèse de Plein champ 2019)

 

La Guinguette qui n’a pas de nom

A peine éteints les projecteurs, nous allumions les lampions et lancions la Guinguette. Elle n’a toujours pas de nom et nous ferons avec.

Le fait de la construire ensemble a fait que nous l’avons prise en charge communément. Une équipe s’est naturellement construite, sans concurrence bête, dans une nécessaire fragilité, se dessine déjà une belle fluidité. Premiers essais enthousiasmants. Mais une guinguette associative c’est un métier de restauration et il reste un flottement dans la mise en œuvre. Par-delà le bancal qu’elle dégage, nos premiers retours concernent le soin apporté au cadre, au goût et à l’accueil. Nous allons progresser et A., une de nos premières clientes se propose d’intervenir en coaching de cette équipe. Cette force du lien et de la connexion ne cesse de nous étonner et nous pensons que tant que cela continuera, l’expérience que nous conduisons à une chance de fonctionner. Nous espérons et nous y travaillons.

On ne sert à rien et tout est fragile, comme une utopie. Ce soir où l’on s’endort un peu épuisé par ces jours sans fin, on se demande le sens de cette magie, de cette raison d’être. Si l’on ne peut parler de succès, il y a un plaisir partagé par le plus grand nombre. C’est une évidence. Peut-être le fait de ne servir à rien et de n’avoir d’autre raison d’être que le lien, est notre chemin.

Une place pour chacun et continuer dans la différence. C’est une leçon de ce temps de sprint. Penser des dispositifs plus ou moins précis, rester ouverts et sans trop de questions, laisser une place sincère à chacun. Donner sa confiance avant les preuves, le keynote ou le modèle et puis souvent, c’est le cas, jusqu’à aujourd’hui, chacun trouve une place parfois même un espace qu’il n’attendait pas. Il nous faudrait passer plus de temps à comprendre et à étudier cela. Déjà, nous ne sommes pas des algorithmes.

Fier de son métier. Et puis, dans ces improbables échanges autour des tables de la guinguette, rencontrer celle qui soignait des livres et a abandonné sa passion suite à un burn out. Classique. Celui qui se demande s’il n’a pas laissé passer vingt ans, sans les voir. Et puis ce prof en sociologie, charger d’ergonomie qui nous explique que le malaise au travail est principalement l’absence de la raison d’être de ceux qui bossent, la recherche de sens, la question de savoir s’ils sont encore fiers de leur œuvre. En revenir à l’autonomie, la convivialité d’Ivan Illich et se demander comment faire pour retrouver le sens du travail bien fait. Se rappeler qu’ici, la devise de Monbalen est « fais bien et laisse dire ». Alors faisons, et nous verrons.

 

Canard est là

Il y a des choses qui prennent du temps à émerger, qui tâtonnent et qui apparaissent du jour au lendemain. Bancales quelques fois, plus ou moins géniales d’autres fois. Et puis il y a ces surgissements, ces cristallisations. L’envie de Léa depuis longtemps, son métier même : éditer. Un journal de ce que l’on croise, serait une bonne idée. Faire le récit de nos expériences. Et puis non, plus ambitieux, la question posée des conditions de mise en œuvre contemporaine des « Utopies concrètes ». Cela s’appellera « Canard ». Quelques « coquetteries », un papier le plus clean possible, un imprimeur de Villeneuve sur Lot, un paiement en conscience. Surtout du fond, une promesse, une recherche de livres qui éclaireront nos recherches, un graphisme : un premier bel objet et nous sommes fiers. Et c’est bien d’être fiers !

 

Les voisins, l’espace public, ne pas fermer

Et puis une question lors d’une interview radio : comment cela se passe avec les voisins, êtes-vous bien accueillis ? Question sans réponse. Nous faisons un énorme travail de liens en proximité mais, au fond, voisinage ne veut rien dire. Qui sont les voisins, chacun se reconnaît-il sous ce terme ? Voisin d’affinité, voisin de proximité, voisin de plusieurs kilomètres, voisins de coeurs…

Une chose est certaine, nous sortons ce mois les actes de notre troisième étape du Tour de France, « vers une culture des communs ». La question posée à Nantes : Le lieu de culture est-il un espace public ? La réponse est probablement non. Les raisons ? Elles sont multiples, principalement le fait que « faire espace public », c’est trouver la solution, donner les moyens pour que chacun prenne sa place et, probablement, le lieu de culture défend principalement la place de l’institution or faire espace public, c’est instituer le mouvement, la capacité à produire du débat et à assumer le dissensus. Etre hors l’institution.

Dissensus, c’est ce que nous avons échangé avec nos plus proches voisins. Oui, faire espace public, rencontres, fêtes, lieu de liens est une chance pour tous, sauf peut-être pour celles et ceux pour qui, un tel mouvement est aussi une nuisance. Sans prendre garde, nous avons travaillé le lien « aux voisins » sans précisément tenir compte de chacun, de ses différences, de ses besoins, de la façon dont ils vivent notre voisinage. Si la municipalité nous accueille avec cœur et intérêt, tous n’ont pas compris notre démarche. Si le flou, la rumeur, qui créent le charme et le potentiel de tels lieux sont une condition d’appropriation, cela peut, pour celles et ceux qui vivent au plus près devenir une source d’angoisse et d’incompréhension. Après avoir organisé une rencontre où chacun a pu exprimer ses inquiétudes, ses incompréhensions, ses peurs, nous avons décidé de proposer une forme de « contrat de transparence », dans l’échange : régler le plus de sujets possibles et ces sujets sont liés à l’expression d’une parole libre et claire, même dissensuelle. Au-delà, apparaît plus clairement la nécessité de quitter une relation par type d’usagers… qui les voisins, qui les résidents, qui les partenaires… que par type de comportement et de voisinage relationnel justement. Que représente La Maison forte pour chacun ? Fort de cela comment construire une relation durable ? Relation, nous nous situons bien dans ce cadre et là, la communication ne fait rien, seuls le partage, la négociation, l’échange, la transparence et la possible remise en question peuvent nous aider à avancer. Accepter aussi que si il y a bien une attente concernant des projets comme le notre, personne ne nous avait demandé de mettre en œuvre un tel projet. Il ne nous faut pas convaincre, mais vivre en relation durablement. C’est un long chemin, formidable qui nous attend.

 

Le bénévolat, l’idée d’une banque

Dans une même perspective, le festival « Plein Champ » nous a permis de réaliser que sans les 20 bénévoles mobilisés pour mettre en place une telle aventure, nous ne pouvions rien faire. Mais, sans moyens, malgré un plaisir sans cesse renouvelé, le bénévolat finirait par épuiser les plus mobilisés. Ceci se complexifie quant on considère que la Maison forte est un espace de services et que certaines de nos offres sont payantes. Or, ce sont celles et ceux qui passent le plus de temps avec nous, qui paient le plus… Le modèle, sous prétexte d’équité, n’est pas tenable. Nous savons que nous prendrons le temps en septembre pour inventer des modèles adéquats mais, dans cette attente, nous initions le Grisbi. L’idée : associer bénévolat, relais et valorisation équitable des apports. Chaque membre actif – c’est un test que nous lançons – peut acquérir des Grisbis qui lui permettent de consommer sur place à coût réel. Celles et ceux qui viennent pour une demi journée, une journée ont un quotas possible d’achat de Grisbi. C’est une logique de don contre don que nous testons. Et nous vous tiendrons informés.

Au dernier jour de cette chronique, meurt Michel Serres. Enfant du pays, nous avons aimé sa gourmandise. Nous retiendrons la joie d’être des « gauchers boiteux », de la race de ceux qui créent, de côté, par accident et sans bien savoir.

Est-ce que tout cela fonctionnera ? « J’en sais rien, viens donne moi la main » et reparlons en le mois prochain.

 

Joie : 8/10
Difficulté : 4/10
Fluidité : 9/10
Inquiétude : 5/10
Galère : 2/10
Fatigue : 9/10

 

QUELQUES INSPIRATIONS DU MOIS

Colette Magny – Melocoton
Une poésie courte qui obsède et qui apprend.

Michel Serres – Le gaucher boiteux
Nous ne sommes pas loin de ça.

Kalangata.
Sortie de résidence, un son que l’on rejoue encore et encore.