L’utopie est de retour

Pour changer de monde,
après les stratégies de rupture et les stratégies réformistes,
resteraient celles portées par la société civile

 

Dans un récent article, le journaliste du Monde décrit le retour de l’utopie, après de longues années d’éclipse. Selon lui, les utopies – nouvelles versions – sont désormais « concrètes » et « réelles ». Désormais, ce sont les citoyens qui sont désormais aux manettes face aux secousses économiques, sociales et environnementales. La concrétude des utopies semble avoir été inventée par le philosophe allemand Ernst Bloch, invention qu’il décrit dans son ouvrage « Le principe espérance ». Selon lui, ces utopies « concrètes » permettent de déceler dans le réel « l’anticipation réaliste de ce qui est bien ». Paradoxe et oxymore apparents dans les termes choisis si l’on considère que l’utopie serait, par définition, incompatible avec l’ordre existant. Une utopie ne serait pas pérenne, elle serait simple prémisse ou apprentissage. Selon Miguel Abensour, l’utopie ne peut s’inscrire dans la réalité car elle recherche, sans fin, l’ordre politique juste et bon. Déjà, Marx critiquait dans l’utopie les « vaines spéculations de l’imagination ». Pour Cioran, lui, les utopistes ne sont que « plats simplistes et ridicules ». Et si, comme en 68, il était désormais possible d’être réaliste et de demander l’impossible ? Dans la tension entre utopie et réalité, n’existe-t-il pas maintenant quelques échappatoires ? Selon l’essayiste Erik Olin Wright, « il faut conserver l’apport inestimable de l’utopie – la plasticité du monde, la puissance de l’espoir, le bouleversement des évidences, tout en ancrant la transformation sociale dans une réflexion nourrie sur le monde d’aujourd’hui. » Et cette transition post-capitaliste est déjà là : «  Au lieu de domestiquer le capitalisme en imposant une réforme par le haut ou de briser le capitalisme par le biais d’une rupture révolutionnaire, l’idée centrale consiste à éroder le capitalisme en construisant des alternatives émancipatrices dans les espaces et les fissures des économies capitalistes, et en luttant pour défendre et étendre de tels espaces ». « La démocratie est désormais au cœur de la construction pratique des utopies, réelles et concrètes ». Ces alternatives émancipatrices des organisations sociales dominantes se multiplient, elles sont maintenant partout. Quelles règles pour qu’adviennent ces utopies, concrètes désormais, et que pour, dans un vocabulaire de startupper, elles passent à l’échelle ? «  Dans ce combat pour l’épanouissement humain et l’émancipation, il n’y a pas de cartes, il n’y a pas de routes dessinées à l’avance. Il y a en revanche : l’égalité, la justice, la liberté, la démocratie, la communauté, la solidarité. On sait si on marche dans la bonne direction, mais on ne connaît pas le chemin à l’avance. C’est un voyage. »

Pour changer de monde, après les stratégies de rupture, les stratégies réformistes, resteraient celles portées par la société civile. Seule une telle approche peut, selon Olin Wright, faire écosystème, et être suffisamment dynamique et systémique pour s’adapter aux changements du monde. Cette utopie nouvelle réside donc dans le faire. Ces innovations tapies dans les plis de notre présent ne sont pas des îlots d’illusion dans un océan de réalisme, elles savent secouer les mondes qui les entourent et les traversent. Reste, selon les plus critiques, à doter l’énergie de cette créativité de la société civile, d’une conscience politique. « La convergence des luttes » reste à inventer…