L’utopie du travail et des loisirs

La façon de traiter du travail dans les différentes utopies

existantes dépend des différences culturelles

et des projets de société associés

 

Penser une société sans sa dimension du travail ne permet probablement pas de construire un projet viable. La façon de traiter du travail dans les différentes utopies existantes dépend des différences culturelles et des projets de société associés. Mais penser le travail, dans tous les cas, c’est plus généralement penser le temps et donc le temps consacré aux loisirs. L’utopie a pour marque de s’attaquer aux problèmes sociaux et, jusqu’au début du XXe siècle, date à laquelle s’esquintent la plupart des utopies que l’on nous a léguées, le travail est la marque première de l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est donc certainement une des raisons pour lesquelles on retrouve généralement une suppression des barrières entre temps de production, temps de la sphère domestique et des contraintes diverses dans la plupart des utopies.

Sur l’île d’Utopia d’abord, pays décrit par Thomas More (1478-1535), la population « communie dans une joie partagée du saint travail » et chacun doit deux ans de sa vie au travail agricole. Là, le temps est sacralisé, chaque activité est ritualisée, le travail productif comme l’étude et les loisirs. Trois moments structurent la journée : le travail de six heures, ponctué par une sieste de deux heures, le sommeil de huit heures et le temps libre que l’on occupe en assistant à des cours publics, par la lecture et la pratique d’un instrument de musique. Pour les travaux, tous les citoyens sont mobilisés, les femmes, les prêtres, les soldats, les nobles notamment. D’ailleurs ces catégories sociales n’existent plus et ne parasitent donc plus l’équilibre social. Dans cette société « juste », chacun suit la voie professionnelle qu’il a décidé d’emprunter. Quand aux travaux pénibles, ils sont réservés aux prisonniers.

Les Solariens que décrit Norman Spinrad (né en 1940) ne travaillent que quatre heures par jour. Ceci s’accorde parfaitement avec leur mépris de l’argent et un régime alimentaire frugal, qui leur permettent de vivre deux cents ans sans la moindre maladie. Le agricole est une fête que l’on organise quand les étoiles sont parfaitement alignées.

Les habitants de la nouvelle Atlantide que décrit Francis Bacon (1561-1626) investissent sur le progrès technologique pour moins travailler. Ce sont les « marchands de lumière » à qui revient la tâche de ramener les trouvailles lors de voyages de par le monde. Avec eux, on retrouve les « pilleurs », qui collectent les expériences glanées dans les livres, les « artisans », qui fabriquent les objets mécaniques, les « mineurs », qui les expérimentent, les « compilateurs », qui expriment le travail en axiomes pour en améliorer les conditions, les « donateurs », qui révèlent ce qui est caché, les « flambeaux », à qui revient la charge d’élever le débat, les « greffeurs », qui rendent comptent et interprètent la nature et proposent des aphorismes à la gloire des découvertes les plus importantes.

En Icarie, pays décrit par Etienne Cabet (1788–1856), la relation au travail est moins poétique et se développe sous l’angle de la communauté des biens, des travaux, des droits et des devoirs. Si le temps quotidien de travail est relativement confortable, et si un intérêt est porté sur la machine pour alléger les tâches les plus ingrates, la devise est pourtant claire : « Premier devoir, travailler. »

Dans une veine similaire, Claude-Henri de Saint-Simon (1760–1825) porte l’utopie de la construction d’une société par le travail à son paroxysme, en interdisant notamment toute rente. La société saint-simonienne est une société de producteurs. Ce principe est radicalisé avec le souhait de l’abolition de tous les privilèges de naissance, la transformation de la propriété, l’égalité homme–femme. Un slogan : «  À chacun suivant sa capacité ; à chaque capacité suivant ses œuvres ».

Charles Fourier (1772-1837), l’inventeur des phalanstères, est certainement celui qui pousse le plus loin le lien entre travail et épanouissement personnel, celui aussi dont l’organisation sociale est la plus complexe et, au fond, la plus joyeuse. Le travail concourt d’abord à l’accomplissement de soi. Près de 20 heures chaque jour sont tout de même consacrées au travail, mais ce temps est systématiquement organisé par le principe d’attraction. Dans ce cadre, les gens s’épanouissent par les multiples tâches dédiées au cinq sens. Les groupes de travail se constituent par liens affectueux. La variété perpétuelle de fonctions et de regroupements d’attention est la solution d’un bien-être quasi universel, sous la plume de Fourier. Pour que le travail soit réellement attrayant, dans ces conditions, Fourier propose de supprimer le salariat et de rétribuer chacun en proportion de son apport en capital, en travail et en talent. Si Fourier a été moqué par ses contemporains pour la complexité des systèmes qu’il dessinait, retenons néanmoins qu’il est, parmi les utopistes, celui qui intègre sans doute le mieux la multiplicité de l’individu, sa complexité et sa capacité à évoluer. Par ailleurs, les séries qu’il promeut (temps, type de tâche et organisation du groupe impliqué) met en avant une approche intéressante des conditions de la coopération, approche radicalement différente du taylorisme qui apparaîtra peu après, dessinant la forme du capitalisme moderne et les conditions de travail associées. Face à ces critiques, la réponse de Fourier sera toujours très claire : « Notre tort n’est pas de désirer, mais de trop peu désirer ».

Toujours concernant la relation travail et utopie, et de manière plus profonde, Louis Janover rappelle dans sa préface du « Procès des maîtres rêveurs » que « le travail créateur est la vraie solution du conflit entre l’existence et l’essence, entre l’objectivation et l’affirmation de soi, entre la liberté et la nécessité. Il est la solution de l’antagonisme entre l’homme et la nature. Tel est le concept central de l’utopie qui permet d’abolir la distance et le temps, sans pour autant que l’image de la cité future soit autre chose que l’expression d’une nécessité, et mieux encore, d’un réalisme qui donne à l’imagination sa force impérative dans l’histoire. De quoi seront faits les rapports humains dans la société future ? La question est au cœur de ce que nous appelons l’aspiration utopique. Mais qui sera le maître d’œuvre de cette création ? La réponse de Marx permet de réconcilier la nécessité et la liberté puisque le travail de l’homme reste sous la contrainte, mais se transforme en travail créateur et nous ouvre finalement la voie pour l’émancipation de tous les sens et de tous les attributs humains. Dès lors, il ne saurait nous surprendre que la classe ouvrière, la classe du labeur, se trouve au centre de cette vision, et que l’utopie nous offre également une voie vers cette libération est dans l’ordre logique des choses. En l’utopie s’abolit la distance entre les trois moments de l’existence, entre le sentir, le vouloir et le pouvoir, et le travail noue le lien indestructible qui fait que le passé et l’avenir sont à l’œuvre dans le présent de notre mémoire. (…) Que le travail puisse avoir un sens différent de celui que lui prête notre société, que travail et création réussissent à retrouver une pensée vivante de l’art et à se marier dans une seule et même forme d’activité, voilà le tourment utopique des utopies du XIXe siècle. »

Si utopistes – par principe – que puissent paraître ces différents schémas d’organisation par le travail, aucun de ces auteurs ne revendiquera réellement une société fondée sur l’oisiveté. Avec la critique du salariat faite par Marx ou plus tard, par les surréalistes, les situationnistes et la beat generation, va se renforcer l’idée que le travail ne peut se défaire d’une part d’épanouissement personnel. Dans la plupart des utopies, l’enjeu n’est pas réellement de réduire le temps consacré au travail, mais d’en enrichir le contenu. Le temps du travail et celui consacré aux loisirs sont les points communs de ces recherches, ils concourent d’une certaine manière au « luxisme » que Fourier projette dans l’âge d’or du « garantisme »…

 

Ce texte est largement inspiré de l’ouvrage  Utopies et utopistes, de Thierry Paquot, aux éditions La Découverte. Pour une lecture aboutie, courez chez votre libraire.