L’INNOVATION SOCIALE, KÉZAKO ?

En juillet 2018, François Rousseau, sociologue en résidence à La Maison forte a étudié notre projet encore en expérimentation. Il est intervenu sur la question de l’innovation sociale pour nous éclairer sur notre démarche. Si certains de sa conclusion est à recontextualiser – notre projet depuis a sacrément avancé – l’explication de ce qu’est l’innovation sociale vaut toujours.

 

Définition innovation sociale

Le site de l’Avise présente nombre de définitions et de contenus sur le sujet. S’il faut être bref, l’innovation sociale consiste à répondre à des besoins peu, mal ou non satisfaits au travers des réponses nouvelles, réponses dont la mise en œuvre va passer par la mobilisation, en coopération des acteurs concernés. Trois critères : besoins non satisfaits, réponses nouvelles, et travail en mode coopératif. Reste un critère que l’on peut ajouter : celui de l’anticipation. C’est par l’interrogation de nos modèles, des besoins, qu’il y a innovation. La prospective est un élément structurant de cette approche. Un autre critère est important : l’effet démultiplicateur. Comment essaime-t-on, comment produit-on un effet d’entrainement ? Quand sur un territoire, un acteur innove, cela fait bouger les pratiques des autres acteurs du territoire, comment accompagne-t-on cela ? La notion d’effets sociaux positifs est structurante pour une telle démarche. Cette innovation est tournée vers l’humain et vise le renforcement du pouvoir d’agir de tout un ensemble d’acteurs.

 

S’investir dans une pratique d’innovation sociale, c’est apprendre des choses, renforcer son pouvoir d’agir.

Autre critère à retenir selon moi, l’innovation sociale optimise le capital matériel, immatériel, humain, l’organisation de l’entreprise, du territoire dans lequel cette innovation sociale est mise en œuvre. Le projet ne préexiste pas à ceux qui sont investis dans le projet. Une telle dynamique repose sur un va et vient permanent entre projet et aptitudes des uns et des autres, pour se faire, on va travailler à capter des ressources sur le territoire qui n’avaient pas été captées. Malgré ces définitions, il faut reconnaître que l’innovation sociale reste une sorte de nébuleuse. Doit elle être centrée sur le champ du social (du vivre ensemble) ? Certains élargissent cette définition à toute réponse nouvelle sur tous les domaines (environnement, santé, mobilité). Selon moi, tous ces sujets participent à une dynamique d’innovation sociale sous réserve que l’on soit sur une démarche mobilisatrice de ceux qui sont concernés.

 

Points de passage et d’achoppement

Quatre points me semblent définir l’innovation sociale, la coopération effective, le sens partagé, le prototype et la pérennisation.

Le principal point d’achoppement c’est la coopération. En France on ne sait pas coopérer, nous sommes formés à la concurrence. Quand je coopère je construit mon action en fonction de ce que font les autres. L’image la plus juste est celle du jeu d’équipe. Qui est le mieux placé, qui peut être ressource pour prendre le relais ? Ce sont les questions à se poser et les conditions de réussite déterminantes pour de telles aventures. Ici, notre vision des choses reste très organisationnelle : Qui fait quoi ? On pense en fonction du projet et pas dans une complémentarité dynamique en fonction des uns et des autres. Quand on est dans la coopération, si un membre est en difficulté, c’est l’ensemble qui est en difficulté. Prenez l’exemple du quartier des Couronneries à Poitiers où une association travaille sur la lutte contre l’isolement des personnes âgées. Lors des visites, lors d’actions, on voit le mode coopératif où chacun travaille à apprendre les uns les autres, tous sont fédérés autour d’un but commun, il y a une attention permanente de chacun des membres pour faire que les capacités de chacun soient optimisées. Les canadiens parlent dans ce cas, des aptitudes, par ce terme on stipule que chacun est seul à avoir ce talent. J’ai vu le cas où quelqu’un disait ne pas aimer les vieux mais on a repéré l’aptitude de cette personne à faire de la musique et par ce biais, auprès des personnes âgées, cette personne est devenue un élément phare du projet. Si l’on veut, le point de blocage et condition de réussite.

Sens partagé : Le pourquoi d’un projet coopératif est rarement partagé. Ce processus est objectif et subjectif et cela s’inscrit dans une dynamique systémique. Part-on de ce que chacun veut mettre dans le projet pour trouver un sens ? Dans ce cas, on arrive généralement à trouver le plus petit dénominateur commun. L’enjeu est, je crois, de travailler à prendre en compte les besoins de chacun pour les objectiver afin de trouver un besoin qui nous dépasse tous. Quel est le besoin qui va focaliser notre action ? Est probablement la seule question. Dans ce cas, il faut avoir une formulation lapidaire, proche de la simplicité d’un enfant. Ce sens est lui même porteur d’innovation sociale. Dans la formulation même du sens partagé, on doit sentir qu’il y a un changement de paradigme. Un changement d’approche. Prenez l’exemple des Couronneries, on ne travaille pas à soigner les personnes âgées c’est à dire à les accompagner dans la dépendance mais à rompre la solitude, c’est à dire à travailler à leur encapacitation. Dans l’exemple de Rosny sous bois et de la future arrivée de la ligne 11. La problématique est celle des populations nouvelles qui arrivent, comment fait-on pour absorber cela ? En clair, avec cette question, ils attendent une solution avant d’avoir un sens partagé. En finir avec la politique de la ville en sortant les gens par le haut est un sens partagé, simple, qui transcende et permet de développer un projet fédérateur et innovant.

Le prototype : Beaucoup de gens se lancent dans de tels projets et abandonnent car ils ne se sont pas donnés le temps de l’expérimentation. La mise au point d’un prototype, puis le développement d’une phase de test, puis le perfectionnement et donc l’apprentissage, sont les points essentiels de succès d’une telle démarche. Les méthodes d’évaluation ex ante sont un outil pour ce faire. Penser avant la mise en œuvre si cela correspond au sens partagé, permet de prendre le temps de vérifier que l’action que l’on a décrite, répond à l’objectif que l’on s’est communément donné. En général, l’abandon est dû au fait que, quand ça ne marche pas, les gens arrêtent sans s’être posé la question du « pourquoi ». Dans l’erreur, la difficulté, il y a quelque chose à apprendre, à recueillir. Les structures les plus rapides ont intégrée les démarches d’évaluation. Les démarches d’innovation sociale sont des démarches apprenantes. Ce travail de prototypage, d’expérimentation, d’évaluation est le moteur du processus d’innovation sociale.

La pérennisation : S’assurer qu’un projet perdure et se réplique ailleurs et une chose difficile car l’intégration de nouveaux acteurs va à l’encontre d’une représentation et d’une pratique dominante. Pour une innovation sociale, il y a donc nécessité de savoir accueillir de nouveaux acteurs, par la mise à disposition d’une histoire à destination des nouveaux entrants. Dans ce cadre, il faut faire attention à faire évoluer le projet en fonction des nouvelles personnes qui nous rejoignent. De plus, il y a nécessité de construire des partenariats qui reposent sur des règles du jeu, sur une charte éthique, sur le rôle effectif de chacun.

 

Idées retenues lors de la conversation à brûle pour point qui a suivi cette intervention :

La coopération est tournée vers le faire. Donc un désaccord n’est pas un problème, c’est une source de richesse. L’enjeu, et le facteur clé de succès est de ne va pas chercher à trouver qui à raison.

Est ce que l’anticipation ne nous éloigne pas d’un partage ? L’anticipation entendue ici est faite pour construire un avenir souhaitable. L’enjeu n’est pas de courir après le temps. L’enjeu est d’être plus pro-actif donc c’est d’être politique. L’innovation sociale ne s’entend pas sans une place donnée au débat (et à la connaissance) politique.

Sur le but partagé et le rythme de coopération. Est-ce que la résolution de ce but simple est permise par une organisation ad hoc (planning, stratégie) ? Ce que l’on remarque principalement c’est que dans les démarches d’innovation sociale, il y a une continuité du lien entre les personnes impliquées dans le projet. Le lien est continu. Dans ce cadre, les choses se jouent sur du temps long, deux à trois mois. Souvent les formes de mobilisation des acteurs sont à géométrie multiples. Généralement, dans des projets « classiques », on est plus dans une action où tout le monde doit aller dans la même vitesse. Ce point est important quant on remarque, de façon générale que les formes spécifiques d’investissement, des uns et des autres dans les organisations sont la norme aujourd’hui. L’univoque ne fonctionne plus.

Il existe des cas de fonctionnement de projets d’innovation sociale sans structure morale. L’informel est possible.

On confond souvent la question de la coopération avec celle de la gouvernance. La coopération renvoi aux interactions entre les personnes pour la réussite du projet plus que sur le management. S’entrainer sur un micro projet, en définissant les contributions de chacun peut permettre de fonctionner ou de mettre en œuvre des pratiques d’innovation sociale. Partir de ce que chacun veut et souhaite apporter dans le projet pour voir si il manque ou non des choses pour réussir le projet est aussi une façon de faire. L’enjeu, je crois est que chacun se demande ce qu’il peut apporter de meilleur pour marquer le but. Il n’y a pas de coopération sans échange d’informations.

Une coopération spontanée est possible sous réserve qu’elle se tourne vers le faire et un objet commun.

Comment gérer le temps ? Si on est dans la coopération, l’idée que certains ont raison ou tord, ça n’a aucun sens. Chacun éclaire une partie du problème. C’est en prenant en compte ces choses différentes que l’on va avoir une approche coopérative, une approche riche. La temporalité d’une action doit être commune, la temporalité d’une action dépend de l’énergie que l’on y met. Cette question du temps est inséparable du même but. Sans temporalité commune, pas de projet commun. Il faut accepter le processus de recherche.

 

Quels premiers enseignements pour La Maison forte ?

Pour le moment on ne voit pas le sens partagé, le but que l’on veut marquer dans un temps donné mais peut-être est-ce la cause du protocole de recherche que vous mettez en œuvre.

Le coopératif est extrêmement cristallisé par la gestion matérielle du lieu elle semble moins évidente par les projets qui vont nourrir le lieu.

Soit nous expérimentons dans ce lieu, soit ce lieu est un lieu d’innovation sociale pour le territoire. À priori, ce lieu d’innovation territoriale. J’y crois.

Garder la mémoire de ce que l’on a fait. Ici cette mémoire est produite mais non clairement partagée. Ce que nous avons fait ensemble, c’est ce que nous avons en commun.

Tout cela fonctionne selon un triptyque : Tout projet s’appuie sur des finalités pour répondre à des besoins en s’appuyant sur des ressources.

Je vous invite à faire la somme des forces en présence, à dégager des horizons à courts termes avec des buts à atteindre à trois mois.

Un sens partagé possible autour de la maison forte serait de concevoir un lieu comme un organisme vivant, où les talents vont être partagés, où l’on va apprendre des choses, se nourrir de ce que l’on vit. Faire que chacun dépasse un sentiment croissant d’inutilité sociale. La question des solidarités de proximité est une piste avec celle d’inclusion sociale. Il y a ici la possibilité de mener un projet que l’on ne pourrait mener autrement si La Maison forte n’existait pas.

Renforçons nous les uns, les autres, en continu.