L’innovation et la mélodie des choses

Paul Valéry écrit en 1910 un texte

étonnant sur la nature de l’invention,

des mots qui résonnent dans les débats

actuels sur l’innovation.

 

 

Paul Valéry propose dans Tel Quel  un texte étonnant sur la nature de l’invention. Des mots qui résonnent dans le contexte des débats contemporains sur l’innovation. Certes le procédé peut sembler un peu facile : Héraclite théorise sans doute la Silicon Valley, Sun Tsu le rôle de l’Etat en temps de crise écologique et Shakespeare les dynamiques de compétition entre territoires. Mais pourquoi bouder le plaisir de rapprochements a priori incongrus ?

Paul Valéry écrit ces mots (extrait du Cahier B de 1910) :

“Inventer, doit ressembler beaucoup à reconnaître un air dans la chute monotone de gouttes d’eau, dans les battements du train et les coups d’une machine alternative… 

Il faut, je crois, un objet, ou noyau, ou matière – vague, et une disposition. 

[…]

La marche générale des inventions appartient à ce type général : une suite de déformations successives, presque continues, de la matière donnée, et un seuil – une perception brusque de l’avenir de l’un des états.

Avenir, c’est-à-dire valeur utilisable, valeur significative, singularité.”

Le modèle est ici l’invention subjective, issue d’un esprit singulier, le coup d’intelligence brutal qui saisit l’inventeur – pas la dynamique collaborative, pas l’élaboration réfléchie. Quelques formules cependant frappent par la manière assez heureuse, et rafraîchissante, dont elles s’ajustent au discours contemporain de l’innovation.

Valéry paraît rappeler que la nouveauté naît de la capacité à reconnaître – à entendre – dans le monotone, le régulier, l’évident, quelque chose comme un “air”, une irrégularité qui est non pas le signe d’un dysfonctionnement mais celui d’une cohérence. Seulement, une cohérence autre que celle à laquelle on s’est habitué.

La mélodie de l’invention utile, réelle, n’est sans doute pas la fanfare des start-ups innovantes, qui empilent innovation sur innovation, souvent à leur seul usage. L’objet n’est pas d’introduire du neuf dans le réel, mais de saisir ce “noyau”, cet avenir rendu possible par l’état des choses.

Avenir, c’est-à-dire valeur utilisable, valeur significative, singularité” : trois objectifs qui en valent bien d’autres pour faire le tri de ce qui nous est proposé comme innovant…

 

Aurélien Fabre