“L’été, la nuit, les bruits sont en fête. ”

 

À dire vrai, nous ne savons plus dans quelle perspective nous entamons l’été. Nous sommes au milieu du gué ainsi que de notre pari. Nous avions six mois pour créer une dynamique collective, faire de La Maison forte un possible rendez-vous « d’autrement ». Cet été, tout doit se dérouler au mieux et nous permettre de rencontrer, d’échanger avec le plus grand monde pour mesurer si ce que l’on désire se partage. L’été c’est près de 24h/24 d’accueils, d’essais, de précipitations. Délicat d’écrire une chronique qui sera partielle nécessairement, qui passera à côté des signaux faibles, qui ne peut dire tout le monde rencontré, qui peut décevoir et ne doit pas non plus s’appesantir sur tout ce que nous avons traversé. Alors nous serons partiel, incomplet et nous jouerons d’instantanés.

 

N’ayez pas peur

Ce sont les mots employés par le président de l’agglomération, nous concernant, à l’adresse des habitants de Monbalen. Surprise et inquiétude. Mince, nous ferions peur ? Retenons cette phrase, comme un encouragement et restons ouverts car oui, nous ne sommes pas attendus. Surtout, ne cherchons pas, à convaincre pour autant. Tentons d’être là, ouverts.

 

La guinguette

Cette invitation à l’échange démarrera alors par une guinguette. Guinguette c’est le mot que l’on choisit. Une vingtaine de personnes nous aident à définir cet objet, puis à la construire et nous la lançons, sans trop réfléchir. Léa, nous ne saurons jamais si elle était simplement inconsciente, se colle à l’aventure, celle de nourrir nos visiteurs avec amour. Amour, le mot peut sembler grand, mais rien d’autre n’explique la passion qu’elle y a mise. Ouverture donc les jeudi et vendredi soir. Déjà le lieu est beau, la nourriture et les vins sont choisis avec attention. Tout est naturel au prix le plus léger possible. Pour 10 €, un plat et un verre de vin naturel, un dessert. La guinguette, enfin, c’est une entrée simple, conviviale, dans un projet complexe. Apparemment on en plus facilement diner sous les lampions que dans une « Fabrique coopérative des transitions ». Et c’est là que l’on nous dit que : « En fait, nous sommes moins bobo qu’il n’y parait ». Une entrée simple, sans mots compliqués, oui, c’est l’idée. Première, deuxième, troisième soirée, nous comprenons que « guinguette » c’est aussi un métier. Métier difficile. Serons-nous, dix, vingt ou trente chaque soir ? Quant aux adhérents, pourquoi viendraient-ils travailler gracieusement pour nous aider ? Et puis Guinguette, ça veut dire danser ? Oui, peut-être mais pas là…

Coup de chance comme La Maison forte nous en réserve énormément. D’abord, pour installer cette affaire il faut une régularité d’ouverture et faire un pied de nez à la pluie, si nécessaire. Marguerite, Alain et Lili prennent en charge la création d’une guinguette de pluie au « hangar à Pruneau ». Et puis, même diagnostic partagé, il faut aussi du « live ». Rencontre rapide avec Rémi Dugué, guitariste talentueux de Villeneuve. Rapidement nous sommes OK pour une carte blanche chaque jeudi de l’été. Dès l’information passée, les gens viennent alors, toutes les semaines en plus grand nombre. Le journal Sud Ouest nous choisi parmi les « place to be » de la région Aquitaine. Orgueil ? Fierté c’est vrai. Léa serre les dents, l’air de rien : jusqu’ici tout va bien… Nous sommes désormais une centaine par Guinguette. Un retour, toujours le même : de belles soirées et un rare sentiment d’accueil. Une force : la fermeture à 23h, qui sélectionne celles et ceux qui viennent pour passer une belle soirée, plus que pour se mettre minables. Dans cette proposition d’accueil, l’idée pour nous est identique : ne pas prendre ceux qui viennent pour des clients mais comme des adhérents. Chercher, en chacun, ce qu’il, qu’elle, peut apporter à l’écosystème que l’on construit et qu’il est bien difficile encore d’expliquer. Cette approche est peut-être la raison pour laquelle Fred ne peut servir un verre sans prendre soin de raconter d’où vient le vin et sans chercher à comprendre ce qui ferait le plus plaisir à notre visiteur. Par accident, toujours, nous découvrons que cette guinguette amuse nos résidents. Chaque soir nous sommes une dizaine à l’animer et, derrière le bar, dans cette simple mise en capacité, on fait commun dans une sorte de climax de la semaine passée ensemble. L’objectif : essayer de faire une place à chacun, quitte à serrer des inconnus sur les mêmes bancs. Au début, les nouveaux font un peu la tête mais tous se serrent et rapidement, tous semblent contents. Tant mieux, car à la fin, nous sommes 250 personnes par soirée.

Les résidences

Et le sprint démarre, mais nous n’avions pas conçus comme cela ce temps d’été. Même idée que l’année précédente. Chaque semaine, inviter un artiste sur un thème pour co-construire, ensemble, une hypothèse d’avenir. Le protocole, nous l’appelons « ET SI… ? ». Une question offerte le dimanche lors de la guinguette du midi et puis… la sauce prend, les résidents, les visiteurs, chacun se colle au sujet proposé jusqu’au vendredi où l’on fait un point ensemble sur ce que l’on a vécu, sur ce que cela a produit en chacun et pour tous, sur ce que l’on peut partager.

Selon les cas, le metteur en scène Stéphane Schoukroun invente une improbable épopée sur le pruneau. Nous sommes secs en termes d’idées sur la question, dans l’urgence nous décidons alors d’ouvrir tous les soirs la guinguette pour un « apéro pruneau » et se multiplient alors les rencontres autour de cette improbable invitation. Le vendredi – peut-on parler d’un spectacle ? – se déroule sous nos yeux une série d’histoires croisées : histoires de transmission, d’héritages, petites histoires dans la grande histoire. Hybridation. En fait, un moment bouleversant. De la prune Dante, Stéphane et Jana ont réussi à dessiner une fierté de territoire. C’est ce que nous renvoi Christian : « Vous avez évité toutes les caricatures pour proposer quelque chose qui nous ressemble et qui s’inscrit dans un incroyable respect de nos histoires collectives. » Puis, un jeune groupe de designers, 1300, tente la construction d’un objet capable de produire de l’écosystème. Chaque jour de cette aventure se traduit par plus d’hésitation pour, in fine, proposer un jeu collaboratif culinaire. Chacun sa carte, le jeu est une recette qui ne se construit que dans l’échange et quand il faut cuisiner, aucun objet ne fonctionne sans une intervention coopérative de chacun. Une expérience qui révèle drôlement la place que l’on tient tous dans cette petite recette du monde. Et puis, « Gastrolithe fantômes », un film sur les mémoires de ce lieu, plus mystérieux encore après cette recherche partagée de quelques jours. On comprend notamment, grâce à Laurent, que l’histoire est écrite au conditionnel : il se pourrait… Dès lors, il nous appartient de l’écrire et de dessiner le futur. Sensation intimidante. Écrire cette histoire au futur, c’est ce à quoi s’attellent un groupe de voisins, désormais convaincus que cette histoire est la notre. Au fond, c’était assez simple : pour écrire un commun, partir de notre histoire. Et puis, ce cours de philo tango proposé par Fleur Courtois. Magnifiques introductions au corps dansé en commun, sur le thème de l’involution : l’abandon dans la retenue. Enfin, tous ensemble, à plus de quinze, nous sommes capables, le dernier soir, d’inviter toutes celles et ceux qui veulent avec nous, tenter le risque d’être ensemble.

Ces résidences, ce sont aussi des enfants, des invités une semaine, et des improbables. Celles et ceux qui se sont perdus, un jour sur une de nos invitations, sur un de nos « Et si… ? » et qui, peut-être ne savent même pas pourquoi, mais qui sont désormais là et nous aident à créer ce récit bien fragile. Nous le découvrons : la maison forte vivra à la condition d’être fragile.

Ces « Et si… ? » se sont enfin une douzaine d’utopies que l’on se propose de décliner cet hiver et qui prendront ou pas. Il faut essayer.

 

Ecosystème

À l’ancienne, nous avions donné un thème à cette saison : « Mangez-moi ». En fait, c’est nous qui nous sommes fait manger par cet été. 24h à courir, découvrir, accueillir, parer à ce qui vient. Et puis, de rencontre en rencontre, de création en création, l’émotion se cumulait à l’émotion. Nous sommes devenus ultra sensibles, ouverts à l’imprévu et à l’indicible, certainement n’avions nous d’autres choix. Une image adressée par Anne Marie, un éléphant sur une balançoire, parle bien de ce temps passé ensemble.

De ces échanges, de ces ateliers, de ces films, créations… revient sans cesse la question de l’écosystème. Une fois encore. Et certainement nous comprenons, au plus profond cette fois, que, sans un changement de regard, nous ne saurons ni faire, ni voir ce qui vient, ni nous inscrire dans une façon nouvelle de faire coopération. Nombre d’enseignements et déjà la nécessité de travailler à une ouverture permanente et à accepter le parasite. L’élément qui interroge le système, qui le décentre et qui dans sa capacité à bouger, à s’adapter, à fusionner, défend la vie. Sans adaptation permanente, la vie ne serait plus. Mais, possiblement, nous ne sommes pas fait pour cette ouverture. Ouverture, fermeture, c’est le dilemme de telles aventures. Ouvrir mais intégrer, accueillir mais protéger, élargir mais rester cohérent, trouver l’équilibre, ne pas décevoir…

Une chose apparaît : l’écosystème, il faut lui faire quitter nos têtes et le vivre au plus près, dans nos existences. C’est ce à quoi nous nous essayons avec un « Tango avec Darwin », chaque soir nous nous retrouvons pour un échange autour d’un texte qui, à sa manière, traite du rapport à l’environnement, au bactéries, aux animaux et pas, à pas, on se met dans l’échange dansé avec l’autre et l’on abandonne nos têtes pour être, à deux dans le mouvement. Joli sur le papier, si difficile en actes.

 

Code social, code d’usage

Notre code social avance. Cet objet c’est notre constitution, ce qui organise notre façon de faire ensemble ce qui nous permet de dépasser le blabla pour mesurer en actes comment chacun participe au mouvement de cet écosystème. Et cet objet, il faut bien le dire, devient une usine à gaz, un objet contraignant pour un espace de liberté et de possibles. À tout vouloir structurer on pourrait finir par oublier le vivant. Alors nous décidons de nous concentrer sur la définition du jeu des acteurs et sur l’usage effectif de l’écosystème.

Nous décidons que les associés de la foncière éditent ce code au sens où en cas d’échec, c’est eux, propriétaires du domaine qui porteront les principales conséquences de la banqueroute. Chacun repartira et les associés seront avec ce « château » endormi sur les bras. C’est l’association qui anime le projet, qui pose la stratégie et qui régule le mouvement. Il apparaît que plus elle sera démocratique, plus elle brassera de gens nouveaux, plus elle peut se défaire du code social car son contrat de bail vaut sur cette convention. Pour éviter un tel risque, risque que nous avons croisé ailleurs, nous convenons de la nécessité d’un système réellement démocratique et d’une fonction de dissolution du système au cas où l’association s’éloignerait du projet initial. Enfin, nous donnons le pouvoir réel, celui d’opérer, aux travailleurs, à celles et ceux qui investissent leur force dans le projet. Nous sommes d’abord un système coopératif. Organisation complexe mais que nous espérons équitable, organisation que le temps performera certainement. Mais organisation qu’il faut rapidement incarner. Les mots c’est bien, l’usage c’est mieux. Nous commençons donc à échanger sur ce qui se met en œuvre, sur les possibles statut de chacun, sur les nouveaux mots qui nous lient. Nous commençons la mise en œuvre d’une réelle dynamique d’intégration de celles et ceux qui veulent prendre part au projet. Nous essayons de jouer de nos casquettes pour éviter la confusion. Difficile. Et cela, ce n’est pas qu’un code. Ce sont des rendez-vous, des explications en tête à tête, des clarifications, des ajustements. Dynamique inconfortable sur le court terme mais certainement structurante. L’usage donc, avant le code.

 

Interspécifique

Un nouveau mot entre dans notre petit univers. Faire transition c’est inventer les mots nouveaux ou apprendre ceux de l’inattendu. Interspécifique c’est donc le terme qui convient à toute relation qui s’établit entre des individus appartenant à des espèces différentes. C’est une évidence pour beaucoup, pas pour tous, pas pour nous en tout cas. Mais nous commençons à le comprendre dès l’arrivée de Gaïa et de Marlon à La Maison forte. Deux chatons qui en moins d’une semaine vont tous nous transformer en « gaga à chat ». Plus on les voit vivre, plus chacun gnagnatte avec eux, plus on apprend de chacun et de nous. Bien sûr Marlon serait voleur, arrogant, garçon bricoleur et Gaïa plus séductrice, princesse arrogante. Et puis non cet anthropocentrisme ne tient pas la route. Ils ont leur univers, nous le notre et il va falloir que l’on trouve un autre type de relation pour mieux se comprendre et vivre ensemble. Plus de gnagna (quoi que), moins de miaous, tenter simplement de cligner des yeux. Que se dit-on ? Déjà, Graziella nous avait éclairé sur ce point quand on la regardait travailler avec ses chevaux.

En parallèle, faire se croiser chien et chatons avec parcimonie, car Bailey le plus mignon des loups garous est un croqueur de matous. Mais cet été Bailey est bien trop occupé à jouer avec les enfants. Certainement lui est-il plutôt victime d’anthopomorphisme. Pour les comptines, pour les jeux, cet animal n’est plus un chien, mais le sixième du « club des cinq ». Omni-collant, jusqu’au matin où on le retrouve sous la pluie, allongé, mort. Et l’on comprend qu’il était l’un des nôtres. Sébastien son maître est parti quelques jours et c’est touchant de voir l’attention avec laquelle chacun, les nouveaux résidents notamment, vont prendre en charge son corps et partager une peine qui n’est pas feinte. Nous apprenons la nécessité d’avoir des animaux ici, de vivre avec et d’apprendre d’eux.

 

Les jardins qui lient

Anarchie des potagers. Le jardin de l’amie Co, conçu par Sébastien commence à dessiner un bel environnement. Ce bazar scientifiquement conçu est beau en plus, même si Sébastien n’est pas très partant pour voir des humains entrer dedans. « Je crée des écosystèmes, pourquoi veux tu me les polluer avec toi qui fume tes clops dedans ? ». Et puis, en parallèle, la conséquence de la découverte du compas égyptien quelques mois plus tôt, nous dessinons les courbes de niveau et l’intervention d’Alain, donne lieu à un étrange potager en espaliers. Un oubli : les conditions d’arrosage. Une aberration fonctionnelle, ce potager est au bout du domaine. Mais tous, nous y allons tout l’été pour l’arroser. Galère à chaque départ, joie au retour.

– Pourquoi Alain, l’avoir planté si loin de la maison ?

– Parce que le potager c’est aussi s’éloigner du vortex… C’est être bien. Et on n’est pas bien à cet endroit ?

Si Alain, assurément. Et dans nos échanges alors, une question simple : nous parlions de chemins pour structurer les paysages de ce site. Comment faire chemin entre ces deux potagers ? Les jardins, et les gens qui vont avec, font lien.

 

Dernier jour

C’est le 23 août que nous décidons de conclure cette phase de notre aventure. Et cette date, nous l’attendions. 24h/24 sur le pont, succession de guinguettes, d’accueils, d’au revoir avec la volonté d’être là, toujours sincèrement, pour ceux qui partent et d’être présents pour ceux qui arrivent. Ne pas faire métier de gérer les allées venues. Précipité de tant de choses qu’il nous faut un beack pour laisser déposer. Le temps est la condition essentiel du succès ou de l’échec de ce qui vient. Désormais nous sommes 250 par soirée, près d’une vingtaine de personnes sur qui l’on peut compter pour construire cette histoire, et huit décidés à rejoindre le noyau dur de l’aventure. Des chiffres ? On s’arrêtera là, c’est justement ce que l’on ne veut pas, estimer de telles aventures d’un point de vue quantitatif. Il va falloir regarder autrement ce que l’on fait et là, dans l’instant, difficile de dire si c’est ceci ou si c’est cela. Au fond, de ce 23 août, nous retenons le visage éclairé de Laetitia et Pierre, qui après des mois de galère pour la création de leur ferme maraichère semblent s’en sortir et vont avoir un bébé. Célébration ! Accepter donc, encore et encore de laisser venir. Nous nous ferons une idée plus précise de ce que l’on construit, plus tard. Mais au regard de cet été, de l’actualité qui nous a accompagné, de la succession de catastrophes environnementales avec leur traine de reportages nous sommes convaincus que nous n’avons pas à faire à la fin du monde. La fin d’un monde, certainement. La fin de l’Homme dans ce monde qui vient peut être. Mais ce monde à venir, il est encore possible de lui donner les moyens de s’inventer autrement. C’est une utopie assumée.

 

Joie : 9/10
Difficulté : 5/10
Fluidité : 8/10
Inquiétude : 5/10
Galère : 2/10
Fatigue : 12/10

 

BC

Le titre est tiré de  » Al Aaraaf » d’Edgar Alan Poe