Le vertige du printemps

 

 » Nous sommes partis là-haut, dans la forêt, là où ça grimpe, guidés par les oiseaux et par le vent… » (Arthur H. L’ivresse des hauteurs.)

Avril est arrivé, plus vite que prévu.

Une pluie éparse fait son apparition, le temps de quelques gouttes. Deux jours de repos avant ce qui ressemble à une course dont on ne mesure pas la fin. La saison est lancée, il faut la mettre en œuvre. Ces trois mois à venir réaliseront le commun que l’on essaie de construire à l’aveugle. Urgences : fabriquer la guinguette dont l’ampleur dépasse nos premières ambitions; mais avant, mettre en place l’atelier pour la construire.

 

 

Le saut de l’ange

Retour de Fred et Valérie qui, en une semaine, vont connecter les outils de l’atelier. Deux obsessions chez Valérie : que tout cela soit aussi « fonctionnel qu’un bloc chirurgical » et que tout soit « ultra sécurisé ». « Il faut se méfier des risques de débordements » propres à ce qui, quelque fois ici, s’apparente à un vortex. La preuve par dix, le soir, Valérie chute très gravement. fracture du bassin. À 4h du mat’, immobilisée mais médecin chef urgentiste et capitaine des pompiers, elle prend les choses en main. Deux bonnes nouvelles néanmoins : les pompiers de Laroque Timbault sont réellement super et il serait temps de croire au miracle car Valérie a une triple facture du bassin, ça aurait pu être bien pire. Ce saut de l’ange des plus redoutables nous inspira plus tard un nouveau projet d’incubation : l’hospice n’ love.

Cinq heures après, un peu ensuqués, nous sommes avec Graziella sur les ondes de Radio 4. La veille nous étions sur France Inter, dans les « Carnets de campagne ». Nous apprenons à communiquer, Graziella progresse très rapidement. Il faut faire comprendre ce que l’on met en œuvre avec la générosité et l’exigence qui nous guident.

 

Et chacun trouve une place …

Cet atelier il faut donc le construire sans Valérie désormais, la solidarité s’organise rapidement. Victoire et Florence, présidente et trésorière de l’association, nous annoncent qu’elles nous

consacrerons 40 h, chacune, par mois. Nous sommes riches ! D’humanité tout au moins.

Comme si nous n’étions pas suffisamment occupés, nous réfléchissons à donner à Cannelle, le statut de membre d’honneur, ce qui lui permettrait de rentrer dans la maison, de s’installer sur les canapés, tout chien qu’elle est. Ce, sans payer, puisqu’elle n’a pas de poches pour mettre ses sous. Un animal a-t-il un droit moral ? Nous décidons que oui.

Entre temps, deux personnes nous approchent pour travailler un projet d’incubation et rejoindre l’écosystème. En moins d’une semaine, leur proposition se résume en un CDI au SMIC. Nous sommes-nous certainement mal fait comprendre…

Et puis le sprint du bar. Une semaine pour le construire. Daniel aux manettes, Marguerite, Shirley, Lise et Julien au shou sugi ban. Les choses avancent vite et c’est bien. Pré-inauguration avec Henri à la tireuse à bière. Joie. Il ne faut jamais oublier de célébrer comme de mesurer les progrès accomplis.

C’est une règle que l’on se fixe dorénavant pour estimer le temps qui court.

 

La Maison forte fait son cinéma

 

La semaine avance donc rapidement. Retour de Léa pour la finalisation de ce qui ressemble de plus en plus à un festival : Plein Champ, ciné, mangeaille et bout de gras. Tout est bouclé en 48h et la communication est lancée pendant que nos amis se mettent au débroussaillage du domaine. Mouvement centrifuge alors que Daniel et Joseph attaquent la chambre de Fred et la chambre chapelle. Nous ré-ouvrons la bibliothèque pour nous protéger de la poussière des murs qui tombent. Valérie, rentrée de l’hôpital, déambule dans cette ambiance agitée et Philippe enchaine l’ensemble des rendez-vous nécessaires au financement de ce qui n’est plus un projet mais une action, en œuvre désormais.

En groupe, la joie, la fatigue, les émotions sont parfois difficilement contrôlables. Ces questions font certainement partie de la transition, travailler sur soi-même une nouvelle fois. Il y a ici quelque chose de l’ordre du tourbillon et de l’égrégore, c’est une évidence. Alliage de précipitations qui se produit dans un fluide en écoulement. Cette force est aussi celle d’un esprit de groupe influencé par les désirs communs de plusieurs individus unis dans un but bien défini. Ce machin est un équilibre, une énergie qui fonctionne aux combustibles. Parmi eux, l’alcool. Si personne ici ne boit au bureau, le bureau est à ciel ouvert, dans la vie. Le vin est naturel. La frontière est ténue. Débat. Moment très fort dans ce qui révèle notre nouvelle capacité à poser le problème au centre. Il n’y a aucun coupable, personne n’est ciblé en particulier. Considération solidaire de cette énergie qu’il nous faut gérer. Dépassement des tabous et refus de toute approche psychologisante. Recherche d’une solution où nous serions collectivement responsable – dans un mois s’ouvre une guinguette et cet été nous serons une trentaine en permanence. Refus de coercition mais besoin de cadre. Une piste se dessine : une parole claire, une responsabilité de groupe et quelque chose qui pourrait s’approcher d’un jeu : pourquoi ne pas tirer au sort « l’Eliot Ness » des soirées et se donner quelques jours Off chaque semaine ?

 

Jouer des centres

Départ de Fred et de Valérie en ambulance, retour chez eux. Pincement au cœur, sale émotion. Mais, enfin Fredo est de retour. Arrivé chez lui, un peu perdu, entre une chambre démolie et un mouvement perpétuel qu’il lui faut du temps à appréhender. Le groupe Facebook ne suffit pas à comprendre l’émulation qui se joue ici. Et au gré des plâtres, de l’action, de l’écriture de la carte de la guinguette, il reprend joliment la main pour aménager un centre. Le centre, au cœur de nos échanges. Ce centre reste probablement multiple. L’enjeu : réussir à se connecter au bon moment, dans les bonnes conditions. Il suffirait de questionner le moi, le nous, le vous, les relations que l’on entretient dans cet espace, centre collectif. Il suffirait… Sébastien s’éveille à cette réalité et réussit quelques propositions d’organisation. Il y aura désormais un contre vortex.

Et le chantier continue, les murs tombent, encore, la poussière, les fils électriques accompagnent deux autres chantiers : Comment faire écosystème ? Et qu’est-ce qu’une fabrique coopérative des transitions ? Julien et Gabrielle nourrissent le sujet. Si ces questions parlent à tous, comment cela se traduit dans un groupe ? Comment y adhère-t-on ? Cela parle à qui, pourquoi ? Comment incarner ce projet simplement, auprès du plus grand nombre ? Julien s’essaie à une première définition. Rendez-vous pris pour le 26, avec les adhérents voisins, nous travaillerons à poser de premiers éléments de réponses.

Entre temps, au cœur de cette question, « qu’est-ce que faire espace public ? », nous publions les actes de cette étape nantaise de notre tour de France, « vers une culture des communs ». Ils paraissent enfin. Ce tour de France nourrit le dessin de notre projet culturel. Grande fierté. Merci Cécile pour ta patience. Et nous sommes fiers, de cette densité, des idées posées. Le commun serait donc une force instituante, c’est un mouvement. L’institué produit de l’inertie. Il n’y a pas de commun sans dissensus. C’est ce que nous retiendrons pour le moment.

 

Premiers ronronnements du moteur perpétuel

Puis la première rencontre des adhérents : quelle citoyenneté pourrions-nous inventer dans ce projet ? 30 personnes nous rejoignent spontanément. Nous sommes différents, de 10 à 75 ans et il va nous falloir « construire un nous ». Belle soirée, où l’on apprend que nos mots « Fabrique coopérative des transitions » sont compréhensibles par tous. Surprise, au cœur de la définition : le besoin d’un mouvement permanent. Encore… Léonard, 10 ans, est certainement celui qui a le plus bel esprit de synthèse. Le chemin sera long, mais tous semblent en avoir conscience. La soirée est belle. Pour la première fois, Eliot Ness est capable de dire « La Maison forte va fermer ». Et c’est bien.

Dès le lendemain, nous rejoignent Marion et Johann. Paysagistes, ingénieurs de l’environnement, ils inaugurent notre cycle de recherche « Le jardin politique ». Alain se joint à nous et fait un pas vers l’écosystème. Joie du jeu où, ver de terre pour l’un, mare pour l’autre, prairie pour elle… tous nous sommes liés par une ficelle sans fin. Tous, sauf Fred, qui est tombé sur la carte « humain ». Il semble que même le ver de terre n’ait pas réellement besoin du bipède, au langage articulé et aux mains préhensiles pour vivre peinard sa vie d’invertébré. Enfin, nous faisons écosystème quand Johann décide de couper deux fils au hasard. Nous tenons ensemble, encore. Nous faisons résilience. L’homme est hétérotrophe, il est le seul de la création, incapable de produire sa propre énergie. Deux jours joyeux et de déconstruction. Nous arpentons le paysage et le découvrons dans le regard des uns et des autres, nous zonons et dézonons ce territoire, nous inventons un usage qui n’existe pas encore. Peut-être ne serions-nous pas un tiers lieu mais un écotone, l’interface entre le bois et la prairie, ce qui ne sert à rien et produit les plus beaux échanges. Toujours le même sujet, pris sous un autre angle. Dans le dessin des courbes de niveaux, nous sommes les pieds dans l’écosystème, nous sommes des lignes parallèles qui, dans la pente, se rejoignent. Le dimanche soir, une part d’entre nous est un peu perdue. Le puzzle a explosé, plus riche probablement, il y a trop de pièces pour les uns, certaines manquent à d’autres. Graziella et Sébastien semblent sereins. Laissons reposer.

 

Nous redécouvrons le livres

Aurélien, Elisa, Elise et Vincent se sont joints à nous. Et ce n’est que du bonheur, mouvement à nouveau, mais très doux cette fois. Comme une vague, en fait. Mise en place de la bibliothèque, finalisation du bar de la guinguette et… alignement des planètes : Elise nous apprend qu’elle est graphiste, en une nuit, le flyer et les affiches du festival Plein Champ sont à l’impression. Tout s’emboîte joliment.

Le lendemain, première réunion de mise en place de notre projet de code social. Au cœur de cet écosystème, une sorte de constitution, de règle souple accompagnant le comment faire ensemble. Nos premières ébauches ont été développées trop rapidement, elles ne sont pas assez incarnées, donc difficiles à mettre en œuvre et à partager. Nous repartons à la tâche, avec Nils, Philippe, Fred, Bruno, les principaux associés de la foncière éthique. Julien nous accompagne pour cet accouchement qui prendra quelques mois. Un impératif : pas trop de mots, ni trop compliqués. Un enjeu : activer !

Dernier jour du mois, arrive Samuel le bébé et Julie sa maman. Avec le loup, ils jouent dans la cours. Valérie nous dit recommencer à marcher. Résilience. Les chevaux sont avec nous, Graziella et Jean Marc les tondent. Sous le soleil, on ne sait de quelle manière, Sébastien met une dernière touche à son jardin, comme un peintre pose le vernis final sur sa toile. Et déjà, c’est beau, quelque chose d’encourageant prend forme. Joseph raccroche les pinceaux et nous informe que ce sera son dernier chantier. Il devient agriculteur. Antoine lui, ponce les portes, efface le pendant, révèle l’avant et ce qu’il y avait aux origines.

 

 » Ce mois d’avril, nous regardions le monde tourner autour de nous, on avait comme perdu la raison, pourtant on avait rien bu, peut-être l’ivresse des hauteurs. » (Arthur H. L’ivresse des hauteurs.)

 

Joie : 7/10
Difficulté : 4/10
Fluidité : 9/10
Inquiétude : 3/10
Galère : 2/10
Fatigue : 7/10

QUELQUES INSPIRATIONS DU MOIS

Arthur H & Jean-Louis Trintignant – L’ivresse des hauteurs

Découvrez une technique de traitement du bois, efficace et zen : le Sbu sugi ban

La carte chez Deleuze et Guattari . Conférence de Manola Antonioli

Egrégore. Et si des capteurs étaient capables de représenter un désir de groupe influencé par les désirs communs de plusieurs individus unis dans un but bien définis  ?

http://www.chdh.free.fr/spip.php?article30

Vortex, faut-il inventer des corps perturbateurs pour en réduire l’effet ? La fréquence des tourbillons est d’autant plus grande que la vitesse d’écoulement est élevée…