La fin d’une utopie ? Journal d’avril à décembre.

 

 

Amnésie, abonnés absents des chroniques de la vie de la Fabrique coopérative des transitions, depuis presque 6 mois. Mais que fait La Maison forte ?! Une hésitation : continuer ou mettre fin à cette chronique? Opter pour un rythme différent, celui du temps qui est le nôtre et tenter de dire, le plus factuellement ce qui est, ce à quoi ressemble une expérience comme celle-ci. Avec ses bons, ses mauvais côtés. Échapper au story telling, se donner la chance, dans quelques années, de mieux comprendre ce que l’on tricote là. Miser sur le recul. Ce sommaire en guise d’action directe pour les plus impatients, un point de vie en back stage, une lente percolation.

Le difficile récit d’un confinement continu

Peut-être ne rien dire est quelques fois mieux.

Le temps qui passe, un film, une quête ou la difficile transition click n’ collect

Au cœur de nos recherches, 1000 ans de traversée en quelques mois.

Déprogrammer, déconstruire et bifurquer

Le choc des plus jeunes, de leurs questions et d’une démarche décidément difficile à mettre en œuvre.

Le temps du chêne retrouvé et de l’été précipités

Et malgré le temps, la déconstruction, il nous faut produire vite.

L’utopie et l’argent

Quand se posent les véritables questions.

Faire groupe et dégrouper

Penser le groupe comme un mouvement. Si difficile et si nécessaire.

Les ateliers populaires

Nous sommes de plus en plus nombreux.

Un cadavre exquis

Et dire par instantanés ce qu’il nous reste.

Le difficile récit d’un confinement continu

 

Les mois passant, il nous a été difficile de formuler quelque chose qui fasse sens dans un monde qui se renferme sur lui-même. Que raconter d’une crise qui nécessite un peu de hauteur pour mieux la comprendre ? Comme tous, nous sommes étrangement abattus même si l’agitation d’un quotidien à ciel ouvert est plus facile à vivre ici. Depuis notre ile, comment peut-on éviter l’indécente leçon des joyeux naufragés bloqués une fois, puis deux dans ce château de briques et de brocs ? Equilibre entre le refus du fait que l’on ait pu avoir raison avant « les autres » et le regret que le fond du problème ne soit toujours pas abordé, que l’on soit tous dans la même galère. Derrière la crise sanitaire, économique ou derrière l’impact de cette crise sur nos libertés publiques, on parle peu d’un changement de civilisation, d’une ère nouvelle, celle où l’emprise de l’Homme sur l’environnement semble sans retour en arrière possible.

Que nous reste-t-il à dire, à faire ? Peut-être lire, se taire, apprendre et continuer à fabriquer d’autres possibles. Essayons.

Le temps qui passe, un film, une quête ou la difficile transition click n’ collect

 

Sous l’effet de la percolation, s’impose le texte de Bruno Latour : « Où atterrir ? ». Au fil des pages, deux propositions : dans le monde, il existe des « actants », ces choses que l’on ne voit pas, qui n’entrent pas dans les statistiques mais qui agissent implacablement sur l’ensemble de nos systèmes. Les nier c’est provoquer la crise que l’on connait. Depuis des décennies, nos politiques pensent depuis « le sol », dimension que Latour définit comme « attracteur » de nos projets politiques et de nos utopies. Le « local » d’abord révèle désormais que cette dimension ne suffit plus aux rêves contemporains, qu’elle sent même quelques fois la naphtaline quand on s’y confine. Le sol « monde » quant à lui, vient de montrer ses limites, plus encore quand cette ouverture est strictement marchande. C’est sur ces deux sols, sur ces deux attracteurs, que se fonde la plupart des politiques de gauche et de droite. Tiraillées, inopérantes. Toutes montrant leurs limites à affronter les enjeux d’une situation telle que la nôtre. Face à cela, depuis quelques années, l’attracteur « hors sol » émerge, avec Trump en chef de fil, les fake news, le complotisme à toutes les sauces… il est devenu possible d’agir hors les faits. Un déni cynique opposé à toute observation raisonnable. Mais comment refuser à certains de vivre en dehors de la réalité quand la pensée dominante nie leur propre réalité ? Où atterrir donc ? Une hypothèse posée par Latour, pourquoi ne pas penser un quatrième attracteur, le sol du « terrestre », l’espace des actants et des invisibles ? Par ce biais, peut-être pourrions-nous mettre en place une autre vision du monde et du faire ? Peu de réponses sur comment faire, dans cet ouvrage mais déjà, une proposition : conduire l’inventaire de ce qui est et de ce que l’on vit. C’est notre première tentative de ces mois étranges.

Gastrolithes fantômes : Un réalisateur, Laurent, arrive il y a un an avec un improbable projet : chercher les fantômes de La Maison forte pour comprendre si ce sont les humains qui mangent les pierres ou si c’est le contraire. Est-ce que le lieu (et ses actants) nous fabriquent ? D’allers en retours, entre Bruxelles et ici, on l’a vu douter et se perdre. Les jours ont tissé, entre nous, une indicible amitié. Quand il est revenu pour la dernière mouture de sa quête, il disait « notre maison ». Quelque chose s’était passé, mutuellement gagné. Ce film, vous le verrez prochainement, nous sommes bien mal placés pour en parler, tellement il nous touche. Attention spoiler, c’est l’histoire d’une boucle sans fin, comme si les humains de maintenant refaisaient sans le savoir l’histoire de ceux d’avant. Comme si leur vie, de l’au-delà, programmait notre existence contemporaine. On pourrait croire une quête mystique, quantique, elle est décalante, assurément, mais elle sonne d’abord politique. Au cœur de cette confusion de l’espace temps, un commun donc qu’il nous faut construire, encore et encore.

Cette approche de l’attracteur terrestre nous invite à regarder autrement ce que l’on fait et à mettre en lien, tout, jusqu’à l’invisible. C’est cela que Mathilde a conçu dans un étrange parcours cet été, au cœur des caves de La Maison forte. « Nos utopies concrètes » est une déambulation qui inverse les points de vue, les nourrit les uns et les autres, dessine de nouvelles cartographies, met en jeu le réapprendre à faire et nous fait tester la connexion aux invisibles. Ce parcours d’exposition, nous l’avons refait cent fois et dans la marche on s’est mis, à se laisser percoler, à mieux comprendre ce que l’on réalisait. Cette marche, il nous faut la faire et la refaire moins pour s’observer que pour laisser déposer et lire ce qui lie, ici. Il nous faut la refaire pour laisser se détacher les hypothèses que l’on produit, et éviter la fuite en avant.

Solène enfin, confinée avec nous, pour le second épisode de l’épidémie. Elle arrive jeune architecte pour ausculter l’improbable château dans lequel nous vivons. Il faut estimer le patrimoine – connaissance et sentiment mêlés – mais la place forte de Monbalen n’était à nos yeux, à notre arrivée, qu’une histoire de on-dit, sans mémoire et sans plans. Entre ouvertures d’archives, quêtes de malles oubliées, débats sur les indices, Solène a conçu les états supposés du lieu au gré des lettres retrouvées, des généalogies reconstituées, des ouvertures sur la grande Histoire ou sur les petites anecdotes. Bernard a donné sa voix pour que l’on aille inaugurer sous le lac, le moulin qui justifia sans doute la tour de défense autour de laquelle s’est construit le site, qui, peut-être, en fin de compte, n’a jamais été un château mais bien une maison forte. Nous nous souviendrons de Thérèse de Gironde « ressuscitée » par Zoé et Nadja ; et Marie-Thérèse de Mellet dite la Saint Cyrienne. Deux femmes qui, tout l’indique, ont marqué le temps du lieu sans laisser d’autre trace qu’une vie apparemment déçue. Maintenant, grâce à Laurent et Solène, on peut le dire, nous habitons un lieu, l’histoire d’un village et nous sommes prêts à le partager pour aller vers un autre futur.

Dans tout cela, nous ne faisons que palper le temps, le temps que l’on devrait vivre, le temps sans lequel nous passons à côté de toute idée réelle de transition, le temps qui, ici nous précipite, le temps comme matière première d’un capitalisme qui en quelques cent années, après avoir croqué notre temps de vie, s’est révélé pilleur de toutes nos autres ressources ce, avec la même promesse : nous permettre de faire plus et plus rapidement. Entre accueils, événements, réunions, concertations, célébrations, travaux… le temps passe, s’accélère, se suspend désormais sous les coups d’un improbable virus. Le temps évaporé qui fait parfois douter que l’on soit dans le juste. Le temps qui n’est pas toujours notre allié.

Si notre utopie passe par la reconquête du Sol de l’attracteur terrestre, comment faire avec l’espace de notre temps ?

Déprogrammer, déconstruire et bifurquer

 

Alors cette période, à de multiples occasions, nous apprend la nécessité de déprogrammer, d’arrêter d’être dans LE projet, dans le temps d’après. Pourtant, il nous faut une économie, que ce temps de confinement entame quand certains d’entre nous se sont simplement vus jetés au fossé. Nous essayons de déjouer le prévu en restant suspendu dans cet écart.

 

C’est Pierre et Nico qui, avec « Espèces d’espaces », s’attellent à une déconstruction électro chorégraphiée de notre environnement et ce, à partir de rien. Un niveau laser de maçonnerie, une plaque de zinc… rien et pourtant l’espace se déconstruit au fur et à mesure qu’avance la performance. On ressort un peu étonnés de cette expérience, convaincus que l’on peut habiter de mille autres manières leur bac à sable et plus largement, l’espace de notre monde. Nous reste à savoir comment.

Laurent, le siamois, bien sûr qui, au fur et à mesure des mois, fait grandir son improbable « Usine à visée non apocalyptique ». Littéralement, nous avons entendu rugir ce monstre sorti de terre mais ce monument, dès les pluies d’automne, s’est laissé prendre à la conquête des herbes sur sa voute. Le monstre posé là, nous rappelle que tout cela est voué à disparaître.

C’est Zoé, architecte, qui invente un espace en mouvement, sans emprise au sol, une façon donc, radicalement nouvelle d’habiter. Et c’est Marie-France, autour d’un verre partagé, qui questionne l’hypothèse de la déprogrammation d’un savoir savamment exercé toutes ces années, même si c’était sur le fil du rasoir. Oui, transiter, c’est peut-être apprendre à ne plus programmer. Déprogrammer, c’est trouver le moyen de quitter la souffrance d’un second confinement, c’est arrêter d’être suspendu au fameux « stop n’go », à tout ce qui ne nous appartient pas. C’est se questionner sur les ressources que nous avons là, sans aller en chercher de nouvelles. Franchement c’est difficile de se déprogrammer soi. Cette démarche, dans l’histoire qui est la nôtre, nous allons l’explorer, en choisissant de mettre de côté nos événements, d’arrêter ce qui prend tant de temps à fabriquer et à annuler, pour devenir « furtifs ». Mais tout cela est une autre histoire, nous en reparlerons.

Cette autre surprise qui est certainement la chance de La Maison forte : la multiplication des bifurqués ! Ceux, de plus en plus nombreux, que l’on ne peut entrer dans aucune case. Les architectes qui déconstruisent donc, les informaticiens qui s’attellent au compost de nos mémoires, les ingénieurs qui démontent, les cuisiniers qui mettent en scène, les débricoleurs, les acteurs qui travaillent sans plateau, tant et tant de gens jeunes qui travaillent à ne plus être là, où certainement ils ne trouvent plus leur place. Et cet été, le décès de Bernard Stiegler, un choc. Le rappel, la relecture sur la nécessité encore et encore, plus que jamais, de chercher à désapprendre, à connaître mieux pour bifurquer, aller en quête de voies de traverses.

Cette utopie donc, il nous faudrait la partager sans dessiner où elle nous mène…

Le temps du chêne retrouvé et de l’été précipités

 

Un besoin, une opportunité, un échec et … un dépassement. Ce lieu formidable est aussi un gouffre pour l’amener là où il faudrait. Chaque détail est coûteux si l’on veut faire les choses « dans les règles de l’art ». Un besoin : rendre cette cour, cette guinguette, plus accueillante depuis qu’une part du chêne s’est effondrée. Par la construction, dépasser l’inéluctable. De la disparition, faire transformation. Belle utopie.

L’opportunité d’un budget participatif départemental sans bien en comprendre les fondements. De la dissipation du social au profit d’une opération de communication. Précipités, nous ne voyons pas très bien les écueils de telles approches au lancement de l’affaire. Une formulation d’un « projet » inadaptée au sujet et mal partagée entre nous. Manque de participation préalable. Et puis une compétition détestable tout l’été puisqu’il s’agit bien de gagner contre les autres. Au final, une seconde place : la pire !

Tant d’heures consacrées pour rien mais Nico qui nous dit être bien heureux en fait de cet échec car une cour construite en mille ans ne se rénove pas en une année, il faut vivre dedans. La rencontre avec Jame et ses amis, avec qui nous construirons autrement, avec moins, car dans cette histoire une amitié est née. Le cadeau de Philippe, un film qui nous étonne, des images que l’on assume peu mais qui racontent quelque chose de si vrai quand à ce que l’on vit. Enfin, le dernier soir de guinguette, alors que tout s’est formidablement passé durant l’été, l’orage qui seul n’était pas venu à notre rencontre durant ces mois d’août et de juillet, décide ce soir là de se joindre à nous et de ne rien nous épargner. Nous n’aurons donc pas les moyens de refaire cette cour mais nous avons construit mieux, la possibilité d’une énergie commune, une forme d’éclair qui, sous les trombes, se fédère et ne lâche rien tant et si bien que pour tous, la dernière fête est joyeuse, mémorable. Pour terminer la saison, c’est donc sous un bar effondré que s’allume les sourires et que continue une fête chargée de quelque chose d’indicible : la simple conscience que nous l’avons fait. Souvent on dit que dans de telles aventures, il ne faut pas oublier de célébrer. Ces chocs de la vie nous réservent quelque magie si l’on apprend à la voir.

L’utopie et l’argent

 

Certainement après ces quelques 600 jours d’activité, touchons-nous à une limite du modèle. Comment continuer d’attirer les énergies qui viennent de toutes parts ? Comment répondre à la demande de rencontres, de débats, de travaux communs, de fêtes ? Comment rester exigeants dans ce que l’on offre tout en restant accessibles ? Comment assumer que nous sommes une entreprise dont la vocation première est sociale et culturelle ? L’argent, tout comme le manque de moyens, questionnent notre modèle.

Nous avons la chance de disposer de moyens, quelques 140.000 € cette année. Dont 60.000 de ressources propres. Clairement pour nombre d’associations locales ces sommes sont importantes, cela n’est pas toujours bien vécu et il faut être transparent sur le sujet. La transparence c’est aussi considérer que ces sommes sont trois fois inférieures pour mener à bien tout ce que nous souhaiterions faire. 80% des fonds publics proviennent d’enveloppes qui ne sont pas initialement destinées à notre territoire. Quand 90 % de notre budget est redistribué à l’échelle locale c’est une chance pour tous. 1 € investi à l’échelle locale, rapporte 27 € pour le territoire. Mais cela c’est difficile à expliquer. Parce que nous n’avons pas l’habitude, ni la culture pour parler d’argent, on ne sait pas parler entreprise et social. Devrait-on dire que ici, tous les artistes produits sont payés et déclarés lors de concerts gratuits pour les publics ? Que chaque poste de l’intendance à la coordination sont plafonnés de la même manière ? Ceux qui travaillent le plus, ceux dont les tâches sont sans limites (développer et pérenniser notre activité) se retrouvent, in fine, à toucher quelque 5 € de l’heure. C’est un véritable sujet de considérer que le budget total de notre activité représente le seul salaire chargé de certains directeurs de structure culturelle sous label national. C’est difficile de dire que l’on peut faire tant avec peu et donc justifier la paupérisation d’actions du type de la nôtre. Souvent, il semble que cela soit un récurrent, les actions comme celle de La Maison forte reposent sur l’épuisement. C’est un sujet qu’il faudra prendre en compte comme une question sociale plus que comme une plainte car le manque d’argent est compensé dix, quinze, vingt fois par le plaisir des rencontres, du faire, des surprises…

Faire groupe et dégrouper

 

Faire fabrique coopérative des transitions c’est associer des gens d’horizons différents. Différents, pas tant que cela, la plupart partagent une forme de rupture sociale, de fort désir d’autonomie, de radicalité, de doux rêve… Ce sont des gens qu’il n’est pas simple de faire vivre et travailler ensemble, longtemps. Partout on parle de PFH (Putain de Facteur Humain), sans papa, sans patron, sans carotte et bâton, l’Humain est un bourricot. Cela cumulé au manque de moyen, nous ressemblons quelques fois à de pauvres bourricots ☺ Souvent c’est l’amitié qui force et fonde une énergie assez unique et souvent c’est la réalité qui délie. Il faut apprendre à vivre avec.

En huit mois, une vingtaine de nouvelles personnes nous approchent, une bonne dizaine sont tout simplement formidables. Claire, Nico, Lucas, Sylvie se joignent à nous comme coopérateurs. Marguerite comme nouvelle secrétaire de l’association, Annie comme nouvelle trésorière. Deux partenaires nous quittent. Cécile et Léa. Rapport aux nécessaires contraintes d’un projet coopératif, besoin de manger simplement, incompréhensions, trop fortes charges émotives ou questions personnelles simplement. Il nous faut apprendre à clarifier les relations, les enjeux de la coopération, à prendre mieux le temps de l’inclusion, mieux gérer la déclusion. Déclusion, mot bien vilain, mais qui dit qu’un rêve peut se quitter en douceur et que cela est souvent difficile à gérer. Il nous faudrait une maturité coopérative à laquelle on s’attelle et qui progresse. Certes, si n’importe quelle organisation voit les gens arriver et venir, la force qui lie ici les gens rend les choses plus difficiles à vivre quand on se sépare. La clé pour que de telles choses se vivent mieux ? Peut-être considérer que de telles aventures ne peuvent – et doivent se vivre – que dans l’entrée et le départ permanent. C’est normal et c’est le sens des écosystèmes. Forts de cela, chacun doit penser son départ un jour, moi le premier, tous doivent accompagner ces départs le plus humainement possible. C’est le chantier qui nous attend ces prochains mois, travailler mieux, plus au fond ces sujets et ne jamais être dupes, l’utopie attire tout autant les talents que les fragilités souvent conjuguées chez les mêmes personnes et c’est une chance. Le deuil est au cœur de la transition.

Les ateliers populaires

 

On dit dans ce genre d’aventure qu’il faut accueillir l’accident, la vie, la joie quelques fois. Sur le papier, facile à dire mais quand cela fonctionne alors il faut l’accueillir comme une chance. Au sortir du confinement, Robin, alors en résidence, nous propose une série d’ateliers sur le thème de la dette. Une idée simple : sommes-nous en mesure de comprendre – et de gouter – la sauce à laquelle nous allons être mangés au sortir de la crise ? Deux surprises, la première : ce territoire perçu comme un « désert culturel » par quelques métropoles, fait le plein de curieux, de participants, de talents. La seconde, nous sommes en capacité de comprendre et de tenter autrement. Nous choisissons donc un chantier, celui de la monnaie libre que nous espérons initier dans les prochains mois. Mais comprendre ce qui nous était interdit résonne comme un encouragement véritable à continuer à avancer. Encore.

Sur cette lancée, nous imaginons avec Claire, en résidence avec nous, un nouveau cycle : « Manger c’est politique ». Et là, c’est de la joie en barre. Les questions de goût, les questions culturelles, les questions de production, de distribution… tout y passe et semaine, après semaine, nous nourrissons le sujet, plus et plus encore. Deux surprises, là encore, la première, la difficile prise de parole des quelques paysans que nous invitons. Alors que nous parlons et partageons une même question : la souveraineté alimentaire, force est de constater qu’ils n’ont jamais le droit au chapitre, pourtant les paroles d’Axel, de Marion, de Marcel, de Simon… sont justes passionnantes car pour eux, produire une alimentation de qualité est d’abord un acte militant. La seconde surprise est que, quand vient le second confinement, nous décidons de mettre en œuvre ce dispositif agro-alimentaire local et solidaire auquel nous avons rêvé lors de ces ateliers et là, 1, 2, 10, 15, 20, 22 personnes se connectent sur le zoom et tous s’engagent à ce travail de mise en œuvre commun. Rien n’est gagné bien sûr, mais cette petite énergie télé-présente réchauffe le cœur quand tout s’acharne à nous faire douter.

Un cadavre exquis

 

Il y aurait tant et tant de choses à dire sur ces quelques mois que l’on prend maintenant la décision ne plus procrastiner sur l’écriture de ce journal. C’est notre résolution de 2021. En guise de pense-bête et de remerciements pour ces mois passés à La maison forte, cette conclusion en cadavre exquis.

Le départ de Jennifer, la tablée de trente personnes l’accompagnant ne sachant pas trop comment faire et, quelques heures après, l’arrivée d’Eden le premier bébé de la Maison forte, les arrivées poussives de Floriane sur son transat Epadh et la venue d’un nouveau bébé, Angel, la photo dans les bras de son père Paul-Antoine prise par Lucas, et le retour sur scène de Floriane pour un concert où l’on n’applaudit pas pour ne pas réveiller les nouveaux usagers de La Maison forte. Calie chaque semaine plus douce. Les fennecs de Laurent Tixador qui nous épuisent autant qu’ils nous nourrissent. Les premiers jeux d’Antoine et d’Adèle. La découverte de nos paysages par Marie. Les coups de mains d’Alexandre, de Stéphanie et de Carlos quand on croit que tout va s’effondrer. Les coups de gueule de Sandrine qui nous encouragent encore et toujours. Tous nos résidents de cet été. Le road trip de Stéphane et de Jana. Le regard de Philippe et de Michael. Le lumbago de Victoire qui ne lâche rien de rien. Kéops et les punitions qu’il supporte car il faut bien grandir malgré ses 40 kg à 8 mois. La patience de Juliette à qui il ne reste que quelques heures pour tendre les voiles d’un étrange bateau avant l’arrivée des premiers passagers. Marlon et Gaïa qui continuent d’accepter tranquillement de voir leur espace félin sans cesse envahi. Le chapeau blanc de Marie-France. Les prises de paroles de Annie et de Marguerite lors de leur prise de fonction. Merci à toutes celles et ceux, vous êtes des centaines, qui nous soutiennent ne serait-ce que par leur sourire.

La fin d’une utopie ?

 

Assurément non, toujours l’idée que l’on peut construire autrement ce qui vient, toujours l’idée que, face au cratère du volcan, toute nouvelle micro-distance est un succès ; toujours l’idée qu’il y aura un après et que pour ceux qui viennent, chaque expérience que l’on construit, qui propose un peu de dignité, sera inspirante. La fin, non. La conjonction des confinements – post choc assuré -, la maturité d’une expérience, le refus de continuer dans un stop n’ go. Bref, une utopie mature et renforcée.

 

Bruno Caillet, coopérateur de La Maison forte Monbalen, le 18 décembre 2020

Joie : 5/10
Difficulté : 5/10
Fluidité : 7/10
Inquiétude : 3/10
Galère : 0/10
Fatigue : 5/10

INSPIRATIONS

On a continué de fabriquer.

Bifurquer, il reste des possibles importants.

La magie, l’air de rien.

Il reste quelques heures…

Et oui, nous avons continué à nous toucher.