Juin, le temps de la flouve.

Après la perte du fichier de nos chroniques du mois de mai, nous décidons d’arrêter la prise de note au jour le jour et de nous faire confiance tant que le climat nous y autorise. Au fond, ce qui reste après un mois est probablement ce qui doit être conservé. Chaque jour à La Maison forte est un exercice de lâcher prise qui nous étonne. Cette chronique nous la continuons pour nous et pour ceux qui nous disent ne pas être informés de ce qui vient. Mais nous ne savons pas toujours ce qui vient alors au moins on dit, ce qui est. Et puis nous décidons, contraints, de signer ce papier. Malgré les relectures croisées avant publication, nous constatons que l’on ne peut prétendre à l’écriture d’un récit sensible commun. Ceci n’est pas un rapport d’activités, c’est une chronique subjective donc, signée désormais.

Les premiers jours de juin sont doux et pluvieux. Idéal pour les moustiques. Certes nous nous promettons de ne pas être dans le jugement, le moins possible, mais tout de même, nous ne pardonnerons jamais à Noé d’avoir laisser monter un couple de moustiques dans son arche. Plus encore depuis que nous limitons tout insecticide, herbicide, pesticide, tout ce que le « cide » tue comme préfixe.

 

L’éloge du risque

 

Ce mois démarre donc par la sixième étape du tour de France : Vers une culture des communs. Cette enquête que nous avons démarré il y a 18 mois et où l’on va ailleurs, enquêter sur les manières différentes de faire culture sur un territoire. Nous le faisons pour sortir la tête de notre guidon et pour éclairer ce que l’on construit ici. Pour cette étape, nous sommes heureux car nous sommes de retour à la maison, à Agen. Le thème choisi, en lien avec la proposition que l’on construit à La Maison forte : l’éloge du risque. Qu’est ce qui nous empêche de rêver le monde autrement que ce qu’il est ? D’entrée, Léa, qui intervient en tant que philosophe sur cette édition, projette loin la question. En quelques phrases ici résumées, elle démontre efficacement que le risque n’existe pas. Pas d’étymologie sérieuse, pas d’histoire ancrée pour ce mot. Le risque est une invention récente conçue par une société assurantielle pour justifier un ensemble de politiques de dominations. Domination de l’occident sur les colonies, de l’homme sur la femme, du capital en général, dominations en tout genre. Le risque est ce que l’on invente pour, par la peur, laisser l’autre sous contrôle. Puis échanges, ateliers : journée productive avec celles et ceux qui souhaitent partager notre démarche. Avec cette sixième rencontre, nous sommes donc près de 600 maintenant à avoir participé plus ou moins directement à l’écriture de ce que l’on fait ici à Monbalen. Cette journée continue par une rencontre concentrée à La Maison forte, avec l’Office National de Diffusion Artistique. Une quinzaine d’artistes, de directeurs de lieux culturels… sont réunis dans l’objectif d’approcher, plus avant, comment, en tant qu’artiste, lieu de culture, institution chacun se confronte au risque d’inventer ce qui vient, ce que l’on ne connaît pas encore … Cette question du changement, on l’appelle aussi transition, elle vaut pour tous, pour tous les secteurs d’activité, mais côté culture, il semble que l’on soit un peu plus alerté par cette perte de sens globale à laquelle nous sommes désormais confrontés au quotidien. Il y a tant à dire sur ces quelques jours intenses et nous n’avons pas envie, ici, d’en faire le récit par le détail. Juste énoncer le sentiment d’une expérience qui tient dans un équilibre constant, et précaire, entre une exigence de recherche, d’apports de contenus, de qualité d’échange et un environnement bancale, fragile qui, dans cette tension, produit en fait, une rare liberté.

 

Juste une image qui dit tout. La cours de La Maison forte, le soleil, au centre, une table ronde. Les personnes sont réunies. Prise d’espace tranquille, installation du temps qui vient. Puis, présentation des règles d’usage et du territoire sur lequel on est. En effet, comment penser ce que l’on va échanger, de manière hors sol ? Succession de chiffres pour un portrait socio économique difficile du Grand Villeneuvois. Présentation, enfin, de ressentis, plus subjectifs. Notamment concernant un territoire ouvert et fermé, accueillant et clanique, un territoire que nous interprétons comme en tensions. Et comme si cette maison s’obstinait à nous dérouter, une ombre tranche, tout à coup, le soleil couchant qui irradie la porte d’entrée. Apparaît une silhouette différente de celle que l’on connaît. Elle vole au vent et révèle celle d’un nomade du désert. Tout de bleu indigo vétu, Hahmadou, s’approche de nous et nous salue avec cérémonie. Il est en France pour quelques jours. De passage. Il déplie un carré de tissus et s’installe dans l’herbe. Pour un moment de sa vie, et de la notre désormais.

 

Ces quelques jours ont brassé quelque chose de fort. Et cette chose est probablement l’équilibre vécu par ceux qui s’étonnent de ne pas vivre plus intensément le risque à nos côtés et dont l’angoisse monte pourtant, heure après heure, de ne pas avoir de réponse à leur question… Une conclusion à cette injonction paradoxale : plus que de faire autrement, l’enjeu désormais sera de tenter de faire ensemble. Deux temps publics, que l’on peut mettre en partage…

 

Le jeu du Tao

Adrien nous rejoint pour tenter l’expérience du jeu du Tao. Nous en avons entendu parler, sans trop savoir de quoi il en retournait. Un jeu d’intelligence collective sur lequel des dizaines de spécialistes ont planché, plusieurs années. Ce jeu, nous le tentons avec les invités de ce séminaire. Ce que nous ne savions pas, c’est que le résultat est moins la réponse apportée à la quête que chacun présente au début du programme, que le processus de tombée des masques que chacun met en œuvre au fur et à mesure du jeu. Alors que nous sommes réunis « en professionnels » autour du plateau, rapidement émerge l’humain d’abord, les frontières se troublent et l’on est confronté à ce truc épais que l’on soupçonne être bienveillance, mais c’est un sujet sur lequel on ne s’attarde pas même si, cette fois, cette chose semble épaisse et concrète. Ces quelques cartes du jeu, rebattront rapidement le cadre de la rencontre professionnelle et dès le lendemain, chacun se retrouve à jouer ensemble le sujet qui nous réuni : le risque.

Une pièce en plus

À l’opposé des collaborations qui se dessinent ici, le temps est incertain. Alors que Floriane Tiozzo veut tester une nouvelle formation, elle nous offre un concert pour un soir de Guinguette. Mais dans l’incertain, les pluies de juin nous ont joué beaucoup de tours. Mais le temps, n’est rien, les petites mains s’agitent durant la journée pour transformer les caves de La Maison forte en guinguette de pluie. Nous préfigurons ainsi l’automne et nous y sommes encouragés par les rires sous les voutes qui ne cesseront pas de la nuit. Nils, notre associé débordé, arrive entre deux portes dans cet espace transformé pour un soir et ne fermera pas les yeux durant presque 48 heures. Ce seront ses vacances à lui.

Et si la quantique des bisounours ?

Fatigués par ce déséquilibre entre l’envie de se confronter au risque et le besoin de réassurance de notre public, l’idée nous vient le matin d’échanger avec nos invités un entretien que nous avons eut il y a quelques années avec Gilberto Gil, au moment de son départ du ministère de la culture brésilien. Près de dix ans nous séparent de cet entretien. Nous sommes si loin, si près, dans une étrange unité car nous nous rappelons la présence ici même, le mois dernier de Isaach et Mayul, les enfants d’une génération qu’il a accompagné. À l’heure de son bilan, à l’écouter, on ne peut s’empêcher de penser à Bolsanaro qui lui a succédé et qui, en un mandat, détruira ce qu’il a fallu tant d’années pour construire. Au moment de partager la conclusion que nous nous faisons de cet échange, plane un malaise. Tout cet investissement pour quoi faire ? Pourquoi s’obstiner, dans la maladresse, dans le doute, à vouloir faire lien entre les gens d’un même territoire, pourquoi croire obstinément en notre capacité à vivre ensemble ? Il n’y aura pas de réponse. Nous retenons, sur ce sujet, la réponse de Mayul : « Cet homme nous rappelle à l’espoir ». Et raisonne à notre mémoire cette phrase toute simple de Gilberto Gil, la culture c’est « la joie, la joie de vivre, la croyance que la vie c’est la seule chose que nous avons. La seule, petite chose que nous avons, la vie… la vie. »

Samuel alors nous transmet ce texte dont l’objet est le hacking social, avec comme question : Dans quel camps nous situons nous ? Il semblerait, de plus en plus, que l’on penche du côté de celui des bisounours : « La société actuelle nous formate à donner des coups, et à en recevoir; à accepter la brutalité comme moyen de parvenir à ses fins; à vanter les violences symboliques; à récompenser les dominateurs; à rabaisser les bien intentionnés… Cela n’a rien de récent, cependant cette sourde violence est devenue bien vicieuse et davantage pernicieuse. Pire, elle est banalisée au point que les minoritaires bien intentionnés sont désormais de véritables marginaux à qui l’on rétorquera devant leur embarras : « si tu n’es pas content, va voir ailleurs », « de toute façon y’a pire ailleurs », « le monde réel, ce n’est pas le pays des bisounours ». L’enjeu, sous cette peau d’ours est désormais d’identifier et de lutter contre les brutalistes, ceux dont le pouvoir repose sur l’argument du clan, de la loi du plus fort, de la réussite et du buzz. Dans une société du spectacle, du rationalisme à outrance, du déni d’une crise existencielle le brutalisme est devenu roi contre la nature, l’homme et lui même car le brutaliste est dénué de naïveté, de créativité et d’enthousiasme. Et cet article que nous vous invitons à découvrir conclue : « qu’il est commun de croire qu’il n’y a que deux voies possibles au changement: Laisser faire ou combattre. Nous suivons une troisième voie: Expérimenter et construire. Cette troisième voie est celle du hacker social, un authentique bisounours. S’il fallait retenir un mot de ces quatre jours en immersion : responsabilité. Rien à ajouter.

Lire : Qui veut la peau des bisounours ?

 

La porte est ouverte :

Cette guinguette de pluie est décidément formidable, mais nous la réserverons pour l’hiver. En attendant, nous ne sommes pas à l’abri des gouttes… Une conversation et Marguerite, arrive dans cette affaire. Elle investie Alain et sa brocante. En quelques jours, tous les deux et Lili dans leur sillage transforment le four à pruneau en cabaret ! Ce pourrait être une boutique, une librairie aussi. Nous verrons. À l’heure où l’on écrit ces quelques lignes, il ne pleut plus, nous le regretterions presque. Nous parlions il y a quelques semaines d’un effet vortex. Sans savoir, ni pourquoi, ni comment, cette dynamique semble se transformer en cercle vertueux. Alain a donc rejoint la synergie de micro projets agricoles et dans la foulée, Ernest le suit. Eux deux suffisaient apparemment à motiver Anne à s’agréger à leur dynamique. – Bonjour, qui êtes vous ? – Je suis Anne, je rejoins les garçons pour leur arboretum. – Bienvenue alors.

 

Le retour de Thomas

Il y a un an, nous initions un protocole bien informel d’innovation sociale. Des rencontres entre voisins, des thèmes, des échanges et des débats pour un diagnostic. Sur la question de la synergie de micro projets agricoles, nous sommes tombés sur le sujet des voisinages. Ce que l’industrie agro-alimentaire a probablement le plus bouleversé dans nos paysages, c’est notre capacité à faire voisinage. Etape 2, nous invitions un artiste à secouer le sujet, à l’aborder de son point de vue. Par un hasard improbable nous tombions sur l’artiste que l’on cherchait, sans savoir qu’il habitait à quelques centaines de mètres de nous. Son nom, Thomas Stefanello. Sa résidence fut belle et malheureuse. Belle, car il réunit une cinquantaine de voisins qui, au cours d’une auberge espagnole, vinrent avec l’objet les racontant le mieux. Dans cet échange à visages découverts, nous avons fait lien. Thomas a proposé à quelques uns de confier leur objet qu’il sculpterait en deux exemplaires. Mais Thomas n’a pas trouvé sa place, ni son rythme. Cet inconfort, propre à notre dispositif n’a pas fonctionné pour lui. Il s’en est retourné dans son atelier. Passé l’hiver, il nous rappelle et nous montre ses artefacts de marbre. Sensation forte, de voir ses objets si réalistes, dépossédés de la singularité de leur couleur, de leur matière pour, dans un marbre unique, dans une même densité produire ce que l’on cherchait à dire des voisinages. Cette capacité à faire lien, dans un tiers espace, débarrassé de tout maquillage. Egaux, dans une matière qui pose son poids. Là et sans blabla. Thomas donc, est prêt à une installation de son projet. Tâtonnant, dans un échange fragile et serein avec Léa, deux pièces de la cave vont servir à cet écrin, difficile à décrire ici. Une suspension de marbre. En perçant les sols pour suspendre ses textes tissés, en glissant la résonnance aléatoire du diapason, Thomas Stefanello pose quelque chose de fort dans ce lieu et plus largement dans notre histoire. Grande émotion de suivre Christelle qui, face à une reproduction de marbre découvre Bernard, comme une évidence. Ce n’est plus un Bernard voisin, il désormais est de ceux qui écrivent notre histoire. Thomas pose une épaisseur à notre démarche. Ces rendez-vous, ces rencontres, ces échanges multipliés à l’infini, posent dans cette installation le sens d’une démarche, poétique certes mais donc essentielle. Faire lien et c’est à cela que nous servons.

 

Quel politique ?

Il y eut le temps de la découverte, puis celui des expérimentations. Depuis mars, nous sommes sur celui de la transformation. Faire sens, produire une économie sont des dimensions essentielles du système. Les modèles se dessinent. Et parce qu’il s’agit de faire transition, ils ne sont pas évidents, ils n’appartiennent à aucun modèle. Mais quel modèle faut il pour une transition à laquelle personne ne comprend rien ?

Nous viserions l’autonomie. En principe oui. Mais cette autonomie, celle des communs, si elle travaille bien à une forme de décroissance : Comment faire avec moins ? Semble reposer en grande partie sur une paupérisation des gens qui la portent. Paupérisation qui vaut ce qu’elle vaut mais empêche souvent de travailler à une forme d’ouverture, à un projet artistique, partagé, qui, quoi que l’on en dise n’offrira jamais de rentabilité ou se jouera contre toute forme d’ouverture et de diversité. Ici, à La Maison forte, les artistes sont rétribués et la majeure partie des événements sont gratuits. Sur la dimension culturelle, nous travaillons à perte. Et quelque part, nous la revendiquons cette perte. Oui donc, nous visons une forme d’autonomie, un ensemble d’activités économiques hautement performantes dont une large part des bénéfices serait reversée à un « commun ». Mais la mise en œuvre de tout cela suppose un temps, le temps de la vie, le temps de la chute aussi possiblement, de l’épuisement.

Associé à cette dynamique il y a celle du don et du mécénat. Ce mois de juin éclaire certaines aides possibles, certains soutiens. Un doute néanmoins : peut-on accepter des fonds de tel ou tel programme ? En faisant cela, ne « greenwashons » nous pas untel, ne « socialwashons » nous pas unetelle ? Compliqué. Alors nous faisons la liste de ceux qui restent pour, in fine, considérer une page blanche et décider que l’on ne peut pas aller taper l’abbé Pierre tout de même. Rien ne se décide. Nous savons que la question est un débat. Nous l’ouvrons. Reste la libre contribution d’une large communauté. La contribution de celles et ceux qui, par devers nous, voient l’intérêt d’un tel soutien. C’est une piste là aussi mais cela suppose une exigence accrue, un investissement que rien ne peut permettre de décevoir. Il faudra faire avec le temps.

Dernière piste, celles des fonds publics. Plus simple si nous considérons que c’est à la puissance publique d’aider à l’amorçage de tels projets, légitime si l’on considère que des lieux comme celui-ci prennent en charge une partie de socialisation que ne satisfait plus nombre d’institutions publiques, problématique quand on comprend que, pour certaines collectivités territoriales, aider de tels projets dits de « tiers lieux », concoure quand même à préparer certains acteurs de la société dite civile à prendre en charge une part des services publics à moindre coût. Nous craignons qu’il y ait dans ces soutiens une forme de privatisation des services publics justifiée par l’agilité de certains et motivée par ce qui s’apparente à une forme de paupérisation de celles et ceux qui prennent en charge cette action. Ce point, lui aussi mériterait de faire débat, notamment quand on comprend que ici, dans la communauté d’agglomération de Villeneuve sur lot, plus de la moitié des maires ne reconduiront pas leur mandat aux prochaines élections. La raison, toujours la même : hausse de la pression des concitoyens, perte de moyens, absence de reconnaissance. C’est un débat, un autre, que nous alimenterons de notre petite lucarne. Réunion donc des principaux acteurs publics capables de soutenir un tel projet. Là, nous entrons dans un jeu auquel il faut être rodé. Il faut être politique. Il faut considérer ces soutiens comme légitimes mais devant reposer sur une confiance qu’il nous appartient de construire. Il faut – et c’est notre chance ici – compter sur celles et ceux qui y croient à notre côté et qui ont compris notre démarche. Il faut le temps. Le savoir faire. Il faut donc réinventer le politique.

Il faut tenter le politique. C’est ce à quoi s’emploi notre « jardin politique ». À dire vrai, celui ci se met en marche bien en dehors de nos modèles. Nous avions quitté la synergie émergente de Graziella, Sébastien et de Alain selon une idée simple : nous ne travaillerions pas selon des zoning productifs vivriers mais selon des chemins ornementaux et vivriez. Depuis, le jardin de l’Ami Co prend des airs de sauvage liberté sous contrôle, on parle désormais de forêt comestible. D’autres initiatives se piquent de produire la nourriture de la guinguette et de penser transformation, de construire une cuisine, laboratoire mobile. De planter un arboretum. Fred quitte sa connexion, compas égyptien à la main pour, sous le cagnard, rejoindre ce qui s’apparente de plus en plus à une bande. Une bande tous azimuts. Azimuts de l’arabe « az-samt » qui signifie chemin au XVème siècle. Sur les chemins donc, une bande de gens regroupés par on ne sait quel dessin. Deux lignes parallèles qui, dans leurs échanges se demandent quelles passerelles tisser entre leurs projets. La bande cinématographique, le début d’un récit animé.

Quels sont les plans ? Il semblerait que cela ne soit pas le sujet aujourd’hui. Nous décidons de laisser faire, de laisser prendre l’alchimie et dans quelques mois et semaines, de poser le cadre qui convient à ce qui vient. Dans cette attente, tous ont désormais un cahier pour écrire, croquer leurs inspirations sur cette étrange alliance du jardin et du politique. Quant à nous, nous apprenons, ironie de l’histoire, que pour faire politique peut-être faut il apprendre à ne pas savoir.

 

Toujours le même panneau

Nous produisons cette chronique pour apprendre et transmettre, le mieux possible, en dehors de tout story telling, le plus franchement possible. Nous savons, nous disons que pour faire écosystème, il faut que des personnes se rencontrent sur une raison d’être commune, sur un énoncé des peurs, sur un partage sincère des besoins. Habiter sa parole, dire ce que l’on fait et faire ce que l’on dit, le plus équitablement possible. Simple, sur le papier. Après quelques réunions avec des camarades sur le projet d’élaboration d’un écosystème culturel territorial, quelques cent heures consacrées au projet, un des partenaires décide de quitter ce programme pour raisons personnelles. Communément nous réorientons le projet de recherche action mais, quelques jours après, ce partenaire parti, revient pour dans son départ, questionner quelques membres du groupement et les inviter à revoir le cadre du programme de recherche dans son absence désormais ultra présente. Ces derniers s’accordent sur cette réorientation, sans nous tenir informés alors que, durant un week end nous finalisons le dossier pour sa mise en œuvre. Après mise au point, tout le monde convient de l’erreur d’une réorientation, dans ses conditions. Nous décidons néanmoins de mettre fin à notre collaboration. Si désormais tout est clair, la difficulté est comprise de part et d’autre, il n’y a pas, selon nous, maturité du groupement coopératif. Suffisamment peu pour que nous risquions d’aller plus avant. Sommes nous en colère ? Non. Déçus, oui. Mais nous connaissions les règles de bases d’un tel rapprochement et nous n’avons pas énoncé ces sécurités. Cet échec est de notre responsabilité partagée. Et cela calme.

 

L’improbable plan séquence

Il était difficile d’ouvrir notre Guinguette sans accordéon. Un appel ici, là, le réseau est parti pour nous faire atterrir, comme par accident sur Raoul. Une soirée agréable et la découverte d’une belle personne. Lors du retour à la gare, le lendemain aux aurores, il nous parle d’un voyage, celui de son groupe musical, un voyage autour du monde. Israéliens, irlandais, gens venus d’un monde aux consonances arabes… Ces jeunes gens vivent à une heure de nous et viendraient bien, un jour, jouer ici. Quelques jours après, nous sommes bientôt la mi-juin et nous ne pouvons pas couper à la fête de la musique. Que faire ? Appelons Raoul et son groupe. Manque de chance, le nom de ce groupe est imprononçable, il faudra faire avec : Shikshuk Navad. En attendant, si ils ont du talent, probablement, nous n’avons rien pour communiquer, faire savoir leur présence. Alors naïvement on pense à créer une vidéo que nous n’avons pas l’ambition d’appeler « clip ». Une fois tourné, nous comprenons que nous n’avons pas de son, et, sans moyen, nous enregistrons « Novati ». En fait ce que nous avons produit est un simple plan séquence. Sans montage, sans mixage. Brut. Simple. Peut-être notre improbable histoire ne serait qu’un simple plan séquence en noir et blanc où chaque pas de l’improbable traveling est le risque d’une chute, mais cela tient et produit le sentiment d’une balade.

Cela tient donc à presque rien comme ce concert où l’on ne sait pas si du monde viendra jusqu’à comprendre que, du fait de la pluie, nombre de concerts s’annulent alentour et nombreux se demandent si il ne serait pas temps de découvrir La Maison forte. Mais nous, nous avons la guinguette de pluie qui se révèle être un cabaret sur les tapis et sous les lampions. Protégés de la pluie à la chaleur des braséros. Et puis les premières notes, la puissance vocale de Galla, l’harmonie de ce groupe qui ne cherche qu’à faire monter quelque chose qui frôle la communion. Cela ressemblait à cela, le fait, quelques heures auparavant de ne pas savoir ce qui nous attendrait et d’avoir vécu comme sous un plan séquence. Comment juger de l’effet d’une soirée sur celles et ceux que l’on accueille ? Par le nombre certainement, nous étions 150. Par les sourires, quasi unanimes. Par le métissage des publics, nous étions ce soir là autant punk à chien, bourgeoise, retraité ou paysan. Nous étions tout. Et ce tout est resté bien après l’heure de fin de la soirée. Les plus pressés du début de la nuit sont restés jusqu’aux aurores mais l’on fêtait la nuit la plus courte de l’année ce jour là.

Trois réactions aussi que nous livrons : Cette dame fatiguée qui nous glisse souffrir de solitude et nous appelle quelques jours après pour nous dire avoir trop dansé au point de ne plus pouvoir marcher le lendemain. Ce troll, le premier de notre histoire qui, entre les mots nous dit « nous sommes chez nous » et profite d’un concert de musique juive et arabe pour exprimer cette revendication. Nous laisserons en ligne et puis enfin, ce dernier témoignage beaucoup plus choquant bien que très doux. « Ici on a le sentiment de ne pas déranger. ». Comment un gamin de moins de trente ans peut vivre comme cela, dans quel monde aujourd’hui ? Shikshuk Navad, nous n’oublierons pas leur nom et cette maison leur appartient désormais. Nous ne sommes pas des programmateurs, plus de passeurs de fidélité, de découverte. Un terrain de jeu.

 

La transition pour les enfants

Dire cela, comment ? Nos mots sont compliqués on nous le dit encore. Notre attitude peut-être détonne. Distante, exigeante, certains diront snob. Et d’autres disent simple, généreuse, d’un accueil différent à défaut de rare. Et si l’on s’en foutait pour rester nous, ouverts simplement pour ceux qui le veulent ? Avançons. Attentifs. En attendant c’est Philippe qui s’y colle pour expliquer aux enfants, à la radio, notre projet et une certaine forme de transition. Cet échange ne fait que confirmer ce que l’on sait. On peut-être simple et exigeant dans son expression mais surtout, à écouter ces mômes animant l’émission il est évident que quand certains font l’effort de partage et de transmission – ici radio 4 – la connerie n’est pas une fatalité et, avec un peu de volonté, nous ne sommes pas condamnés au renfermement, à l’ostracisme et au manque de curiosité. Nous parlions politique ? Peut-être beaucoup de choses se jouent à ce endroit : accepter que l’autre peut nous valoir. S’efforcer de ne rien lâcher à la médiocrité, en toute humilité, dans un profond respect des différences. Bisounours, résolument.

 

L’hystérie caniculaire et la douleur claviculaire

Savoir et y tendre, c’est ce sur quoi peut-être nous devons lutter : un effet de sidération, un sentiment de perte de capacité à agir sur nos destins. Nous le savons et puis… Ce dérèglement climatique ne fait plus de doute, particulièrement pour les agriculteurs qui, d’année en année perdent tout ou partie de leurs récoltes. Après un mois de mai polaire, juin passe en mode caniculaire. Tente-t-on de comprendre ? Pose-t-on la question d’un changement radical de nos pratiques ? Non, la presse couvre le fait courant, on s’occupe de nos vieux préférant oublier que l’on condamne nos jeunes et, tranquillement, dans une douce peur, on nous prépare au pire. On fait de ce qui vient, une fatalité. Faire autrement ? Maintenant ? Nous ne sommes pas au pays des Bisounours. Rien à ajouter, si ce n’est un sentiment d’agacement.

Le même au fond que celui de mesurer depuis des semaines un état de fatigue grandissant et de pousser les limites au delà du raisonnable. Il faut avancer, avancer contre l’origine de nos choix d’un changement de vie. Oui, mais on ne peut faire autrement. Les plus vigilants alertent au risque de l’agacement et puis clac, le nerf coince sous l’effet d’une chute immunitaire liée à une grosse fatigue. Sur les sujets du déni, pas de leçon à donner. Certainement le changement dont on parle passe par soi en premier et c’est toute la difficulté de ce qui nous attend.

 

Voisiner

Drôle de sujet qui, à y regarder ne fait pas parti ni de nos valeurs, ni de nos missions. Et pourtant, nous avons souhaité « voisiner ». Nous parlions le mois dernier de ce sujet, des multiples voisins. Et, à y regarder de plus près, on comprend le sale mot de voisiner qui dans son étymologie ne dit rien du faire, du lien et de l’humain. On parle de rue, de maison mais voisiner est juste le fait d’être à côté. Quand, à l’heure du web, il est plus facile d’être proche, au bout du monde. Voisiner donc, est un beau challenge. Et cela prendra du temps mais sans voisiner on court le risque de l’entre soi. Et cet entre soi n’est que de l’ennui, de l’extinction de l’espèce avant l’heure. Ce qui reste peu commun sur ce sujet est que souvent, quand le sujet est abordé, l’entre soi n’est adressé qu’à l’une des parties or, entre soi, quand l’un manque, peut-être est la responsabilité des deux.

Au moment de clore ce mois, nous amorçons une autre forme de voisinage. Après celle des explorations intimes dans les installations de Thomas Stefanello, après celle de l’explosion des frontières pour revenir au cœur de notre histoire, celle du désir simple d’une rencontre. Après un an de voisinage affectif, de premiers mois d’incubation, Sébastien et sa famille nous rejoignent et s’installent sur le domaine. Ce voisinage qui durera un an, le temps de mieux savoir ce que chacun d’entre nous veut, nous l’avons voulu, nous l’avons construit. À quelques mètres les uns des autres, ce voisinage, dans nos différences repose d’abord sur la volonté de faire lien. Et c’est bien.

 

Bailey le roi des bancals

Ce matin, quelques moments de frais à l’aurore. Enfin. Nous sortons doucement prendre l’air que l’on peut donc encore respirer. Conseil de Jean Pierre : satisfait toi de ce que tu as. Nous humons donc l’air de la campagne quand un loup noir, véritablement nous saute dessus. C’est Bailey, le chien de Sébastien et de Jennifer. Mince, nous n’avons pas eut le temps de partager les règles d’usage de La Maison forte et clairement, si chacun vient avec son loup on est mal. Il nous faudra que quelques minutes pour découvrir que la bête est sourde comme un pot et cours après son arrière train. Malgré cela, Bailey a une gueule définitivement sympa. Nous allons faire voisin donc, avec lui aussi. Il nous reste à informer Cannelle de cette présence et l’on craint le pire. Comme les anciens fumeurs sont les plus insupportables avec ceux qui ne doutent pas de leur choix, il est à craindre que Cannelle oublie que, avant d’être membre d’honneur, ce qui lui donne le droit de se vautrer sur les canapés, elle était chien. Une dure affaire nous attend.

 

 

 

Aller à la découverte

 

C’est l’enjeu de notre mois de juillet si la canicule n’a pas raison de nous. Comme nous avons appris ce mois que le système solaire n’était pas un jeu de cercles plats mais s’inscrivait dans un mouvement à 70 000 km/h, comme nous découvrons que l’infiniment grand résonne avec l’infiniment petit, nous prenons la résolution du recentrement et simplement de nous laisser aller à la découverte, avec moins d’à priori encore car cela semble bien nous réussir. Nous recentrer car nous ne tiendrons pas le sprint de long mois encore. Aller à l’essentiel, en associant ouverture et radicalité.

Cet été, nous serons comme la flouve dont on vient de découvrir le nom. Graminée qui niche près des foins et lui donne ce parfum vanillé. Qualifiée de mauvaise plante sur wikipédia, nous décidons de ne pas nous arrêter à cela et de faire confiance au vent au moins le temps de l’été.

 

 

 

 

 

 

Joie : 8/10
Difficulté : 4/10
Fluidité : 9/10
Inquiétude : 4/10
Galère : 2/10
Fatigue : 10/10

 

BC

INSPIRATIONS

Coup de coeur du solstisce à La Maison forte.

Peut-être une philosophie pour la transition.

Qu’est-ce-qui fait culture ? Une idée de la périphérie…

Naïf ?