Développeurs vs culture numérique

Tariq Krim, entrepreneur créateur

de Netvibes et de Jolicloud, vice-président du

Conseil national du numérique, présentait en

mars 2014 un rapport au ministère des PME,

de l’innovation et de l’économie numérique.

Un rapport remis à Fleur Pellerin juste

avant son remplacement au numérique

par Axelle Lemaire.

 

 

Ce court rapport, intitulé « Les développeurs, un atout pour la France », propose d’abord un passage en revue des meilleurs talents du code français, « ont été à l’initiative d’innovations essentielles du monde numérique », depuis François Grenelle, l’inventeur en 1974 du « premier micro-ordinateur à base de microprocesseur, le Micral, » aux concepteurs de la distribution Linux Tails, utilisée par les journalistes travaillant sur l’affaire Snowden, car « la plus sécurisée au monde« . Un passage en revue du hall of fame des développeurs qui ont marqué l’histoire, le plus souvent dans l’anonymat, depuis les Etats-Unis. Le constat porté par Tariq Krim diffère de l’habituelle litanie sur le trop d’impôts, pas assez de gros salaires, dans la mesure où selon lui, le problème réside dans le « manque de confiance dans les développeurs », dans un pays où pour être soutenu, les entrepreneurs doivent « adapter un service qui a déjà marché ailleurs », empêchant toute innovation. Les investisseurs français privilégient des modèles économiques déjà clairs et établis, quand l’innovation doit par définition être de rupture. Une vision corroborée par l’économiste Philippe Aghion, professeur à l’université Harvard et à l’École d’économie de Paris. Invité des Matins de France Culture le 10 avril 2014, il insistait sur le nécessaire abandon de la politique de champions nationaux pour soutenir non plus des grands entreprises, mais des secteurs, en favorisant la concurrence.

Appliqué au domaine public et à l’innovation territoriale, Tariq Krim rejoint dans son rapport les logiques en cours dans le programme Datact en proposant de « donner accès à des jeux de données par des interfaces de programmation (API), autour desquelles des start-ups pourraient développer des nouveaux services », et de sortir des logiques d’appel d’offre « décrivant un besoin » pour s’orienter vers des concours autour d’un « problème à résoudre » pour « faire émerger des concepts applicatifs innovants ». Le concept de Régie de données, non plus seulement publiques mais ouverte aux données privées et individuelles, propose un principe de mise à disposition de flux de données pour répondre à des problématiques territoriales de développement de services urbains et d’attractivité.

L’ouverture par API doit faire baisser le coût d’entrée sur le marché pour des entrepreneurs qui pourront avancer sur des modes itératifs, plus en accord avec les impératifs des processus d’innovation que les projets figés dans le marbre de dossiers de demandes d’aides. Parmi les idées fausses qui « doivent définitivement être déconstruites auprès des décideurs de la politique industrielle du numérique en France », celle qui consiste à dire qu’il « n’est plus possible de lutter contre les grandes plate-formes américaines » est celle contre laquelle nous devons constamment lutter, pour démontrer que l’innovation n’est pas réservée à ces seuls géants, qu’elle est au contraire possible localement.

Plus loin, Tariq Krim plaide pour la création d’un poste de Chief Data Officer dans les administrations, afin de faire remonter la question de la donnée dans la hiérarchie des organisations. Une nécessité dans une période où la question des données n’a pas réellement été encore prise en compte par le politique, celle-ci restant encore trop sectorisée aux services « numériques » ou de communication des collectivités, alors même que ces questions des données sont centrales. Quant à la question de la « promotion des développeurs aux postes de responsabilité pour la conduite de projets numériques« , nous constatons en effet un fort déficit de culture numérique au sein des organisations (publiques ou privées), dans un contexte où celui-ci est partout. Sans aller jusqu’à proposer de laisser les clés aux seuls développeurs, inculquer des notions de code aux décideurs (sans en faire des top développeurs), les imprégner des cultures du mash-up, de l’open source et de l’agilité pourrait faire avancer plus rapidement le développement de nouveaux modèles économiques en France qu’un programme d’accompagnement ou autre incubateur de projets d’innovations. En cela nous nous retrouvons, loin de toute technophilie illuminée – cette culture du numérique et des données a beaucoup à apporter, bien au-delà des projets dits numériques.

Régis Chatellier

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