Ce que serait une utopie ?

Le terme utopie a ceci de formidable

qu’il est double face.

Il fédère autant qu’il révulse.

Sa signification même est double.

 

Cette naissance a la forme de l’aube et le parfum de l’ailleurs. Elle est donc utopique. Nous sommes des utopistes, de ceux que les responsables, calculette à la main, discréditent au nom du pragmatisme, de l’efficacité, de la performance : du progrès. Les utopies ont existé par le passé, toutes ont en commun de s’être définies comme des « projets » politiques visant au bonheur de chacun et de tous. Nombre d’entre elles ont échoué, conduisant à des impasses, à l’enfermement de ceux qui espéraient plus de libertés notamment. Mais la raison, la rationalité et le progrès sont eux-mêmes aujourd’hui dans une impasse qui autorise l’ouverture de portes nouvelles.

Le terme utopie a ceci de formidable qu’il est double face. Il fédère autant qu’il révulse. Sa signification même est double. Parle-t-on à l’origine d’utopia, combinant le privatif ou et le topos (lieu) pour décrire le « lieu de nulle part », sommes-nous dans le dessin de l’eutopia ou le bon (eu) associé au lieu, invite alors « au pays du bonheur » ou sommes-nous dans l’udetopia, « le lieu d’aucun temps » ?

Cette part d’imaginaire prête donc aisément le front à l’impossible et à l’irréaliste. De tout temps, cette double face tiraille. Pour Diderot, on peut avec des raisonnements abstraits « utopiser à perte de vue », alors que pour Camille Desmoulins, les utopiens sont des gens estimables. Engels et Marx travailleront d’arrache-pied à éloigner leur théorie du socialisme de toute illusion utopique, pour décrire à l’inverse avec attention un socialisme scientifique. Et c’est peut-être Pierre Larousse à qui l’on doit, dans la langue, la meilleure défense des utopistes : « L’utopie est une des formes de l’idéal et, par conséquent, elle en a tous les caractères. Le mot idéal, pris dans le sens le plus général, est synonyme de fictif ou d’imaginaire, et il s’applique à tous les objets qui n’ont pas d’existence hors de l’esprit qui les conçoit. L’idéal s’identifie pour une part avec le possible. (…) Si tout idéal n’est pas nécessairement possible, le simple fait de le penser dote l’esprit d’une « conscience morale », ainsi « la conception de l’idéal est nécessaire au progrès ». » Posés ainsi, les utopistes ne contrarient-ils pas l’humanité des humains ? Larousse conclut : « plusieurs de leurs idées, qualifiées autrefois de rêveries, sont rangées aujourd’hui parmi les idées réalisables, et bien des utopies des temps passés sont devenues pour notre siècle des faits accomplis ». L’utopie, et c’est à nous de le décider, peut être rapprochée des mots apprentissage, espérance, expérimentation, entreprise. L’utopie, alors, pourrait combiner une vision du monde à une action volontaire pour établir une correspondance entre choix de société et choix de vie. Certainement, même, l’intention de créer une utopie représente une irréversible avancée existentielle. La mettre en œuvre nous apprend sur nous et sur les autres.  Sans doute l’utopie a la vertu d’encourager à ne pas succomber au fatalisme et probablement y a-t-il dans l’utopie une part de relationnisme, dans le sens où le but est bien de transformer notre relation à autrui pour plus d’authenticité et pour la possibilité de mettre en œuvre, maintenant, les conditions possibles de la régénération de nos modèles.

Peter Sloterdik, dans sa critique des formes utopiques, alerte sur le fait qu’à notre époque où domine la biotechnologie, il est impossible pour l’utopie d’envisager le social dans toute son ampleur, alors qu’apparaît le règne de l’individu qui se socialise et de désocialise à son gré. Avec ce nouveau paradigme, l’utopie change donc de cartographie. Elle est à réinventer, à renaitre. Dès lors, s’interroger sur la fin ou le renouveau des utopies ne semble pas une piste fructueuse, ni pour valoriser l’héritage utopique, ni pour s’aventurer dans de nouveaux imaginaires politiques. Penser les décalages, les invariants, les métissages devient en revanche impératif.

L’utopie à créer aujourd’hui est probablement plus un « ailleurs » à réaliser présentement et non pas un « futur » à venir.

Soyons utopiques, armés de nos rêves, de notre lucidité et de nos compétences.

 

Ce texte est largement inspiré de l’ouvrage Utopies et utopistes, de Thierry Paquot, aux éditions La Découverte. Pour une lecture aboutie, courez chez votre libraire.